Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande, le Pauillac avec un accent… musical

By Julia Scavo & Elisabeth Rabey

« Identité Pauillac, identité Comtesse ? »

Château Pichon-Comtesse semble le Pauillac avec un petit accent – celui de la vibrance aromatique et (de) la floralité. A l’heure de la parité, le vocabulaire évite de « genrer » un vin « féminin » ou « masculin ». Pourtant il fut un temps ou Pichon- Comtesse était souvent présenté comme féminin, margalais, voire penchant du côté
de Pomerol par sa forte proportion de Merlot affichée d’antan. Pour l’expliquer, il faut comprendre l’influence des femmes au fil de son histoire. La famille Miahle propriétaire entre 1925-2007 opéra une transmission par les dames et encouragea la plantation du Merlot chez Pichon-Comtesse, tout comme au Château Palmer, autre
propriété de leur portfolio à l’époque. De ce fait, Nicolas Glumineau, Directeur Général et Maître de Chai parle d’un dilemme presque philosophique : identité Pauillac ou identité Comtesse ?

Ce dilemme commença à se lisser in situ, à partir de l’acquisition par l’actuelle maison mère, Roederer en 2007. Quand N. Glumineau arriva dans l’entreprise en 2012, après des années de service auprès de Château Montrose, il trouva déjà des changements notables. Les années 2008, 2009, 2010 semblaient plus « cisterciennes », tout en gardant un potentiel de finesse. Ce sont des millésimes plus marqués par l’identité Pauillac.

Cela rejoint le constat de N. Glumineau qui dès son arrivée, demanda une grande dégustation verticale pour analyser le style. Il préféra nettement les années les plus marquées par l’empreinte de l’appellation Pauillac, des années de Cabernet Sauvignon remarquables. Il cite en occurrence le millésime 82, bien sûr mais aussi les millésimes 83, 85, 86, 89… Afin de donner pleinement voix aux grands Cabernets et les mettre en harmonie avec les autres composants dans l’assemblage : « Nous avons commencé par faire une cartographie complète des sols afin de déterminer le parcellaire de la propriété », explique le directeur général.

« Le vin est une civilisation » : tradition et modernité

Lors de ce travail qui dura trois à quatre ans, N. Glumineau commença un projet ambitieux de replantation en raison de 4-5 hectares en vue de l’augmentation de la proportion de Cabernet Sauvignon et de Cabernet Franc, contre l’arrachage de certaines parcelles de Merlot et la suppression du Petit Verdot. Si en 2012, le domaine était composé de 55 % de Cabernet Sauvignon, de 35 % de Merlot, de 6 % de Cabernet Franc et de 4 % de Petit Verdot, la fin des replantations table sur 75 % de Cabernet Sauvignon, 20 % de Merlot et 5 % de Cabernet Franc.

Cela alla de pair avec la construction de la nouvelle cave à la pointe de la technologie en 2013, puis les débuts du chemin vers la bio et la biodynamie (des essais de préparation biodynamiques et tisanes sur 72 ha). Le millésime 2023 est la troisième année officielle de conversion à l’agriculture biologique. Cependant ces essais de longue date apportent déjà leurs fruits : intensité et clarté du fruit plutôt bleuté que noir, une densité de chair en finesse avec ses traits typiques de vibrance aromatique, de finesse et de croquant générant un charme intemporel tenu par une assise précise.

« Return to Forever » : retour sur le millésime 2023

Ceux-ci sont nos conclusions du rapport signé en mai à la suite de la campagne des Primeurs 2023 : « Sans se poser trop de questions nous pouvons affirmer que 2023 est très Bordelais en soi. Pour ceux qui l’ont réussi, il livre un fruit juteux, des réelles structures toniques avec une touche d’élégance menée par le toucher digeste, sans générosité, aux degrés maitrisés de 13-13,5% vol. Les pH se défendent bien, les vins sont dotés de vibrance aromatique et de tannins dynamiques avec une réelle clarté de lecture. Le fruit intense est soutenu dans le meilleur des cas, mais pas toujours, par de bonnes concentrations en bouche. « Back to future », un millésime qui fait aimer le Bordeaux dans l’optique actuelle de recherche de transparence, de digestibilité, de fraicheur et de finesse. »

L’entretien avec N. Glumineau en date de 23 avril évoqua certains points sus-mentionnés et révéla des spécificités du Château. Les données ont titré 1200mm de pluviométrie à l’année, pourtant 2023 a donné la période mi-juillet/mi-septembre la plus sèche et plus chaude de l’histoire. La question devient presque philosophique.

Comment la vigne peut souffrir alors qu’il y a eu l’eau ? N. Glumineau continue « Comment aider les sols à capter la pluie par ces temps de dérèglements violents ? ». Dans la lignée de ce qui avait déjà été fait par la maison mère Roederer, Château Pichon-Comtesse mise sur les principes de la bio et de la biodynamie afin
que la matière organique vienne avec un effet tampon et se comporte comme une éponge pour délivrer ses principes essentiels. L’enherbement naturel et les cultures couvertes aident à la portance des machines sur ce terrain vivant, en le gardant nourri et aéré, voir plus frais si besoin.

Le minutage millimétré des vendanges a tenu les Merlots et Cabernets Francs loin de la menace des températures ou hygrométries extrêmes. L’année a joué la belle partition du Cabernet Sauvignon à la manière des grands prédécesseurs : 2005 et 2010

Le parcellaire aida à ajouter de la précision et lui laisser un temps confortable au cas par cas. Adapter les extractions et températures fut primordial. Finalement, un vin de grand classicisme regardant d’un œil un passé glorieux, tournant l’autre vers un avenir lumineux. Un grand vin sans recette. Nous avons pensé « Back to future », N. Glumineau poussa plus loin le verbe poétique : « Return to Forever ».  
Pichon-Comtesse Réserve 2023 : Le nez propose un ensemble séduisant entre cerise et cassis bleuté, paré de fin toast, de floral (violette) et d’épices douces. Un vin dont l’harmonie texturale se déroule en finesse entre la soie, un sentiment de fraicheur et une vibrance aromatique. Les tanins finement grainés sont empreints du poudré cacaoté et enrobés de texture. Le juteux est tactile, entre le fruit bleu et le floral. La finale longue apporte une sensation sapide et une longue salivation tenue par la concentration. 12- 15 ans. 92+ à 94/95 sur le potentiel. Bien plus qu’un second vin !

Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande 2023 : Ouverture sur la floralité avec une profondeur aérienne, il livre la cerise fraiche et le cassis avec une nuance épicée de cannelle et fève tonka, entremêlées de violette. Superbe texture avec une grande suavité, dans une harmonie pluri dimensionnelle où le juteux de la fraicheur se combine avec des tanins dynamiques et texturés. Vibrant mais aussi doté de densité et de profondeur, la longueur tactile est sapide avec une immense concentration du fruit. 20 ans+. 96-97 à 98 sur le potentiel.  

Artisan et artiste

N. Glumineau est à la fois cartésien et esthète, savant compositeur de vins avec une dimension artisanale et artistique sculptées par ses nombreuses vies professionnelles et talents. En tant que musicien il nous parle du groupe de jazz « Return to Forever » et de leur « Hymne to the Seventh Galaxy. « Le savant » interprète les bouleversements climatiques via cette allégorie. Plus que cela, comme il a coutume à chaque millésime, il propose son interprétation musicale de la stylistique de l’année et de l’assemblage. Pour 2023 « le compositeur » a songé à Chick Corea – « After the Cosmic Rain » en mémoire de cette année paradoxale à la fois pluvieuse et sèche, irisée entre gouttes d’eau et rayon de soleil. Après la pluie cosmique, il opéra un changement de clé musicale audacieux pour entrainer 2023 dans une vibration unique.

Elisabeth Rabey

Informations

Rte des Châteaux, 33250 Pauillac
http://www.pichon-comtesse.com/

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