Un renouveau historique du vin blanc bordelais
Au début du 20ᵉ siècle, le blanc s’est affirmé grâce à l’essor des vins moelleux dans des terroirs comme Saint Macaire, prélude à l’AOC Côtes de Bordeaux Saint Macaire officialisé dès le début des AOCs. Le blanc a longtemps co-existé aux côtés des rouges, jusqu’à notamment dans les années 1960 quand la balance a basculé, […]
Au début du 20ᵉ siècle, le blanc s’est affirmé grâce à l’essor des vins moelleux dans des terroirs comme Saint Macaire, prélude à l’AOC Côtes de Bordeaux Saint Macaire officialisé dès le début des AOCs.

Le blanc a longtemps co-existé aux côtés des rouges, jusqu’à notamment dans les années 1960 quand la balance a basculé, portée par des concepts comme le French Paradox et suite aux replantations après le gel en 1955-1956. Aujourd’hui encore, la part du blanc représente environ 10 % du vignoble bordelais, avec une production majoritaire en blanc sec (AOC Entre-Deux-Mers, AOC Bordeaux blanc, dans les Graves) et quelques
appellations communales (AOC Pessac Léognan). Il est une rareté côté Rive droite, car sa montée en puissance par le haut s’est faite notamment dans par les Cru Classés médocains – LynchBages, Margaux, Mouton Rothschild – dans les années 2000. A Saint-Emilion ce fut le Château Fombrauge qui innova dans ce sens suivi par quelques autres entités comme les vignobles Thunevin.
Une réémergence contemporaine sous l’impulsion d’une nouvelle consommation

De nouveaux producteurs innovent aujourd’hui au sein du vignoble bordelais à travers des vins blancs, rosés et effervescents aux côtés des contenants alternatifs au bois avec des vinifications peu interventionnistes, des mono-cépages aux variétés nouvelles, patrimoniales voir renaissantes, brisant les codes traditionnels. Il y en a même en Blanc de Noirs comme au Château Durfor-Vivens. Certains domaines explorent même le Chardonnay ou le Viognier, souvent commercialisés sous l’appellation Vin de France. Ces deux cépages se retrouvent
maintenant dans le cahier de charges de la jeune appellation Médoc Blanc.






Stratégies marketing et adaptation face à la « crise »

Le CIVB (Comité interprofessionnel des vins de Bordeaux) a même lancé la campagne « Frais et Bordelais » pour rajeunir l’image de Bordeaux en mettant en avant des vins blancs, rosés et pétillants/effervescents dédiés à être servis frais, certains pouvant entrer dans la composition de « mix » pour ne pas parler de cocktails à base de vins.
Rémi Dalmasso – Œnologue et Maître de chai à Château Valandraud
L’exigence d’un style, l’innovation comme continuité

Depuis 1997, Rémi Dalmasso, niçois d’origine, accompagne les grandes évolutions des vignoble Thunevin. Œnologue et maître de chai, il est aujourd’hui l’un des piliers techniques du Château Valandraud, Grand Cru Classé de Saint-Émilion, et responsable de la conduite de la vinification et assemblages sur l’ensemble des propriétés de Jean-Luc Thunevin. À travers une approche méticuleuse, parfois avant-gardiste, Rémi Dalmasso s’inscrit dans une vision du vin à la fois précise et sensorielle, bâtie sur l’équilibre entre le terroir, l’accompagnement de la matière et l’éthique réflexive des interventions. Nul point à refaire ici l’histoire romancée du « garagiste » Jean-Luc Thunevin. L’innovation qu’il a mis en place ex-nihilo s’inscrit aujourd’hui dans la continuité et active tous les leviers dans un contexte de changement climatique, de déconsommation du vin rouge et du désir de renouveau dans le paysage Bordelais contemporain.
Un vignoble diversifié, entre fraîcheur et argiles profondes
C’est dans ce contexte de l’innovation perpétuelle que les vignobles Thunevin expérimentent avec la vinification en blanc depuis les années 2000. Avec 10000 ha de vignes de cépages blancs sur l’ensemble du Bordelais, cela reste encore une curiosité sur la Rive Droite. Le Bordeaux Blanc est connu surtout comme production de masse ou apanage de l’AOP Péssac-Léognan. Il y a aussi quelques Châteaux Médocains qui s’y sont lancés sur le haut du segment inspirant peu à peu l’appellation en devenir Médoc Blanc. Certains pensent
que le blanc bordelais n’atteint le pinacle que sous l’influence du Botrytis. Les blancs de Valandraud prennent racine dans une mosaïque de terroirs argilo-calcaires au Nord de Saint-Émilion, en bordure des Côtes de Castillon. L’argile, réserve d’eau essentielle en période de stress hydrique, permet d’accompagner sereinement la maturité des cépages blancs (Sauvignon Blanc, Sauvignon Gris, Sémillon, Muscadelle).
Les pratiques culturales se veulent raisonnées et certifiées (HVE 4, ISO 9001 et 14001), sans pour autant basculer encore vers le bio ou l’agroforesterie. L’enherbement est géré par roulage, sans semis spécifique : une technique qui permet de moduler la compétition hydrique, l’humidité et la fraîcheur des sols. La sécheresse reste une contrainte croissante, mais les argiles permettent de garder une certaine constance. Le domaine travaille également avec des vignes anciennes (plantations des années 1960) et différents porte-
greffes adaptés aux contraintes climatiques actuelles.
Des vinifications précises, sans effets de manche
La vendange des blancs se fait à pleine maturité aromatique, à contre-courant de la recherche des précurseurs de thiols. La contrainte azotée se ressent certes en année sèche et chaude, mais est moins essentielles que dans la conduite d’un itinéraire dit réducteur. La démarche se confirme au pressoir, où après une mise en chambre froide, les grappes entières sont pressées sur un cycle long, de 6h environ en encourageant une petite macération pelliculaire et avec parfois une légère hyperoxygénation. La clarification est statique, sans enzymage, avec une température de 12–13°C et un objectif de ne pas trop dépouiller les mouts.
Les fermentations et les élevages jouent avec une mosaïque de contenants : inox, jarres en terre cuite (TAVA de 300 à 700L), différents futs (225, 300, 500L), avec ou sans chauffe neuve.
Tous les vins sont élevés sur lies fines. La fermentation malolactique n’est pas recherchée, ni même encouragée certaines années par les pH qui restent bas, mais peut être effectuée spontanément sur certains lots de Sémillon, dans un objectif de texturation pour des millésimes tel que 2024. Les sulfites sont utilisés avec modération : peu ou pas de SO₂ à la presse pour une hyperoxygénation en vue de rendre les moûts moins fragiles à l’oxydation par la suite, puis viser des rajustements souples à la sortie des lies et à la mise en bouteille.
Zoom sur les vins blancs
Domaine Virginie Thunevin Bordeaux Blanc 2023 – 70% Sémillon, 30% Sauvignon Blanc, cuve inox.

Nez discret, entre pomme, poire et agrumes avec un voile de lies marqué et minéral. En bouche la sensation mûre est contrebalancée par une fraîcheur poudrée, la salinité, un bouquet de réduction fine et toastée. Des nuances de fruits de la passion et d’agrumes arrivent en toile de fond.
Clos du Beau Père 2023 Bordeaux Blanc – sur le terroir de Pomerol, une plantation de 0,5ha (2019) sur argiles bleues. Premier millésime en 2021. Sauvignon Blanc et Gris vinifiés en fût de 500 L et jarres.

D’une expression exotique (mangue, nectarine, quelques agrumes) il déploie une nuance crémée et de pain brioché. Le palais est satiné, souple et de texture crémée, se structurant sur une finale minérale avec une légère trame tannique – zestée qui lui apporte de la fraicheur. Le boisé reste discret, épicé, grainé et le fruit net et délicieux entre la pêche, les agrumes et la douceur de mangue juteuse.
Virginie de Valandraud Bordeaux Blanc 2024 60% Sauvignon Blanc, 40% Sémillon, élevages en inox, béton tronconique, barriques (30 % neuves).

Plus discret, plus réducteur, sous un voile de pierre à fusil, il laisse transparaitre le citron, le cédrat et la pêche blanche. Le palais est net et d’entrée très croquant avec son acidulé citronné qui se couple avec une touche pierreuse et zestée sur la finale. Poudré, long d’une matière tendue, sur le rasoir. Jeune, à attendre encore 6 ans pour une garde allant jusqu’à 10 ans.
Valandraud Blanc Bordeaux Blanc 2023 : Sauvignon Gris dominant (50 %), vinifié en petites jarres et barriques neuves.

Nez exotique, où la bouche se pare de cardamome, de pain d’épices et de noisette grillée. La bouche est ample et texturée tenant sur la fraicheur aromatique, avec une salivation juteuse, structurée par l’apport du bois qui rebondit sur les épices et le grainé. D’une architecture textuelle, extravertie sans excès et centrée sur une trame de structure et matière. Déjà séduisant, il mérite 4-5 ans de plus avec un garde de 10- 15 ans.
Château Lafon-Fourcade (vinifié par le chef de culture du Château Valandraud) 2024 : dominé par la Muscadelle. Vinification en cuve inox uniquement.

Nez floral (sureau, anis), un profil d’agrumes et de poire fraiche. La bouche juteuse empreinte son toucher délicat d’agrumes zestés. Son acidité reste plus douce mais la finale est étirée, cristalline, vive et zestée avec un retour salivant et miellé. De vocation juvénile.
Une posture claire : innovation pragmatique

Rémi Dalmasso incarne un style bordelais contemporain : précis, tactile, sans excès technologique mais avec une exigence analytique forte. Pas de dogme, mais une approche consciente et cohérente à chaque étape, de la vigne à la mise. En blanc comme en rouge, sa philosophie reste la même : faire parler la matière première, sans jamais l’écraser.
L’adaptation au changement climatique, aux nouveaux profils de maturité et aux attentes du marché est permanente et Rémi Dalmasso en est l’un des architectes silencieux, mais décisifs.

