Madame Claire Villars – Lurton, déesse moderne de la biodiversité

Clichés… Il est parfois difficile pour l’imaginaire du professionnel de changer des images ancrées depuis des lustres. Le Médoc, avec ses grands espaces, son plan peu ondulé, sa route des Châteaux, les bâtisses intemporelles, alignées sur une terre de monoculture entre vignes et vignes, les parcs à barriques et les dîners servis par des domestiques […]

Madame Claire Villars – Lurton, déesse moderne de la biodiversité

Clichés…

Il est parfois difficile pour l’imaginaire du professionnel de changer des images ancrées depuis des lustres. Le Médoc, avec ses grands espaces, son plan peu ondulé, sa route des Châteaux, les bâtisses intemporelles, alignées sur une terre de monoculture entre vignes et vignes, les parcs à barriques et les dîners servis par des domestiques gantés. La force des clichés… Aujourd’hui cette platitude issue presque d’un repère cartésien voit renaître des taches de verdure entre les parcelles ou au milieu des vignes, les parcelles prennent vie accueillant chevaux de trait, moutons ou bien cyclistes ou pique-niques, les Châteaux ornent leurs parcs de chais d’avant-garde où se mêlent barriques, amphores, jarres, globes de verre et cuves différentes. Des vignerons en bottes contrastent avec l’image rigide des dîners au Château. La nouvelle vague du Bordelais n’est pas d’hier, mais son envergure ne cesse de grandir tout comme le nombre de femmes à tête des Châteaux ou d’un chai.

Au nom de la mère

Madame Claire Villars-Lurton coche un peu toutes les cases susmentionnées : deuxième génération de femmes dans ses propriétés familiales comptant continuer la transmission par sa fille, vigneronne d’avant-garde qui met ses bottes pour enterrer des cornes pour ses préparations 500, défenseur fervent de la force des arbres et de la biodiversité, alchimiste jouant avec des amphores et cuves ovoïdes ou en forme de diamant. À la suite du décès prématuré de sa mère en 1992, Claire alors âgée de 25 ans, quitta le monde universitaire de la physique quantique en 1993, afin de se consacrer à un autre type de vibration et d’énergies, explorer la dynamique du vivant dans ses vignes. Le choix ne fut pas difficile pour son grand-père – Jacques Merlaut, car ce dernier en avait fait de même en ayant choisi sa maman comme héritière parmi ses quatre enfants dont 3 garçons.

Un an plus tard, Claire rencontra son mari Gonzague Lurton mais ils décidèrent de s’occuper chacun séparément des leurs propriétés médocaines respectives, en leur appliquant les racines d’une même philosophie sous angles différents. Le but était d’exprimer la personnalité de chacun, dans une optique sur mesure en rapport aux terroirs respectifs de leurs domaines viticoles. Seul leur domaine Acaibo en Sonoma est la mise en commun de leurs savoirs. Sans se mettre en compétition, les deux époux ont vu la transformation comme un chemin unique plutôt qu’un projet commun. Leur motivation fut aussi différente – obtenir un toucher, un cœur de bouche et une qualité de tanins distinctifs pour Gonzague, célébrer le vivant et le végétal pour Claire.

Au service de la biodiversité

Claire a ainsi fait sa profession de foi dans son sens. Défenseuse fervente de l’agroforesterie, elle planta 4 hectares d’arbres au milieu de ses vignes au Château Haut-Bages Libéral en y ajoutant des haies. Ce réseau de 120 arbres fut choisi sur mesure, à la suite des études sur les meilleures variétés qui peuvent partager leur réseau mycorhizien avec la vigne dans une optique du mutualisme qu’apporte la symbiose. Les mycorhizes font rentrer en résonance ces espèces avec la vigne, ce sont leurs propriétés complémentaires. Les arbres aident la mise en réserve d’une partie de leur carbone, les réseaux d’ectomycorhizes qui poussent sur ces réserves des racines des arbres semblent se tisser avec les endomycorhizes, qui elles vont pénétrer au plus profond des cellules racinaires des racines de la vigne. Ce réseau est impliqué dans des transferts entre les espèces autorisant des échanges nutritifs. Les arbres s’épanouissent contrairement à des zones où ils ont été plantés seulement en marge des vignes sur des sols ne leur étant pas propices. La vigne en profite aussi et la biodiversité est augmentée car ces arbres jouent aussi un rôle d’habitat pour les chauves- souris et aident à régénérer la vie des sols. De cette symbiose est née l’étiquette de la cuvée « Céres » signée par le paysagiste renommé François Houtin comme un hommage à l’homologue romaine de Demeter.

Céres 2022 est le 3ème millésime de cette cuvée entièrement sans sulfites ajoutés. Elle a remplacé le « Haut-Médoc de Haut-Bages Libéral » dans un désir de ne plus itérer le nom du Château et donner un élan nouveau à cette cuvée. Issus de 100% merlot sur une parcelle argilo-calcaire de 8 hectares d’un seul tenant au nord de Pauillac, commune de Vertheuil, Céres est vinifiée en cuves béton ovoïdes avec un travail d’inertage systématique et poussé pendant tout point critique de l’élaboration jusqu’à la filtration sur plaques et la mise en bouteille.

Céres 2022 enchante par son nez de cerise mûre, de griotte aux inflexions florales et fond minéral poudré. Juteux, sa vibrance lui imprime une veine longiligne sur laquelle s’articule un toucher de soie, un cœur de bouche élégant tenu sur des tanins poudrés qui laissent résonner la tension en finale boostant la cerise sur fond floral de violette. Accord osé avec le « Tian de dorade, sauce vigneronne aux saveurs de Bordeaux ».

En quête infatigable de fraîcheur et finesse

Claire nous a parlé du chemin parcouru pour en arriver ce niveau de finesse. Certes sa formation première en physique et chimie voire en quantique, ainsi que les études d’œnologie qu’elle a entamé par la suite de l’héritage ne lui ont pas donné de suite les clés. Le cheminement dura entre 2004 et 2015 au Château Haut-Bages Libéral. Les rendements étaient petits et les vins repliés sur eux même, comme une belle au bois dormant préparant son réveil. Au Château Ferrière le sommeil fut encore plus long. Il y avait toute une réflexion à entreprendre pour se débarrasser de l’empreinte de la fertilisation et faire travailler la fertilité du sol via son réseau mycorhizien, arrêter les labours et choisir les bons couverts végétaux.

Céres, comme Demeter, comme la certification dont bénéficient les deux propriétés

Cependant Château Ferrière a poussé la démarche jusqu’au bout en ayant le double sceau : Demeter et Biodyvin, devenant le premier des crus classés médocain à produire du vin certifié biodynamique. On y prépare même les préparations pour tout le Mouvement Biodynamique d’Aquitaine. Être bio et biodynamique doivent néanmoins s’inscrire aussi dans une démarche régénérative tel vu auparavant, sans oublier l’élément humain par des pratiques responsables et sociales. Claire et Gonzague font partie d’une association : « Les vignerons du vivant », qui promeut les jeunes en difficulté, leur propose formation et travail dans les propriétés respectives, en leur inculquant leur esprit. Claire n’hésite pas de situer l’élément humain au cœur de sa démarche en citant ceux qui l’ont inspirée, tels Alain Moueix, Pierre Mousson, Christophe Landrie ou des penseurs comme Marc-André Selosse et Alain Canet.

Château Haut- Bages Libéral, 5ème Cru Classé à Pauillac

Revenons au Château Haut-Bages Libéral, propriété de 30 hectares située au sud de Pauillac, à la sortie de Saint-Julien. Bien entouré par Léoville Las Cases et Latour, le château possède deux terroirs distincts : la Butte de Bages faite de calcaire qui apportent l’élégance et le plateau historique de graves. Selon Claire ils expliquent bien les notions de minéralité et salinité de ses vins, toujours couplées à la fraicheur.
Château Haut- Bages Libéral 2019 expose un nez intense de cassis, aux nuances cacaotées, sur fond floral. Sa chair pulpeuse s’imprime du juteux frais, s’articulant sur une colonne vertébrale de tanins fermes, de grain fin. Le cœur généreux est ponctué de cannelle, girofle, notes de cacao, pour finir floral, aux nuances de fin toast. Sa nature charnue, mais élégante entre en harmonie avec la trilogie de cèpes du chef – « Cèpes, cèpes, cèpes… »

Château Ferrière, 3ème Cru Classé à Margaux

Si pour Claire, Château Haut- Bages Libéral est le « Pauillac au féminin » malgré sa part de 90% de Cabernet Sauvignon et 10% Merlot, Château Ferrière est un Margaux plus en chair. Elle voit Margaux comme offrant la définition de la biodiversité avec ces cinq communes et sa richesse en Crus classés. Casser les codes de la définition stéréotypée d’un Margaux devient ainsi plus simple tout en gardant une ligne de finesse, une forme de minéralité et une vibrance.

Château Ferrière 2018

Sous un voile floral, le nez exhale cerise, cassis, une touche poudrée de cacao. La mise en bouche est souple, suave par le juteux de chair enrobé de soie. L’acidité est fraîche, le tanin fin et grainé, à même le toucher minéral. La finale apporte un fond balsamique distinctif des vins du domaine. Un vin pour caresser le « Pigeon rôti entier sur la braise, petits choux farcis, jus aux abats. »

Pour finir le déjeuner de presse dans les salons privatifs du restaurant Guy Savoy, Claire avait décidé d’un Château Ferrière 2000, une goutte d’histoire maintenant. Son tertiaire profond exprimant cacao, café, nuances de cuir et teintes savoureuses, laisse encore entrevoir la cerise confite sur un superbe fond mentholé, balsamique caractéristique du domaine. Bouche souple, encore juteuse et fraîche, avec une acidité vibrante, juvénile, son tanin poudré fond dans sa chair de velours. Finale sur des notes matures de café, teintes sauvages, le savoureux et la fraîcheur liftée. Un vin qui se suffit à lui-même, comme un voyage dans le temps.

Epilogue

Rencontrer Claire Villars- Lurton autour de ses vins fait partie des moments de grande inspiration, ou malgré l’esprit impalpable de la biodynamie, il y a une explication logique et scientifique à toute question. Claire ne se contente pas de soutenir juste une cause ou une philosophie, son esprit cartésien l’éloigne du sectarisme des divers courants. Les résultats de ses recherches deviennent palpables et vérifiables à travers les analyses et la dégustation des ses vins. Par-dessus de tout, ce qui touche c’est son esprit encyclopédique et l’approche holistique qui respecte à la fois l’élément végétal dans son écosystème, mais aussi l’humain comme source d’inspiration de cette démarche.

Informations

2 Rue Georges Mandel, 33460 Margaux-Cantenac
https://www.gc-lurton-estates.com/

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