Muscat Beaumes de Venise : nectar des Dieux
Un moment de bonheur à partager, tout en douceur… mais avec modération ! PAR BRUNO SCAVO Dans un coin caché encore épargné, préservé, et qui se mérite de la vallée du Rhône, le village de Beaumes de Venise donne le nom à deux appellations – Beaumes de Venise, Cru né en 2005 après une longue […]
Un moment de bonheur à partager, tout en douceur… mais avec modération !

PAR BRUNO SCAVO
Dans un coin caché encore épargné, préservé, et qui se mérite de la vallée du Rhône, le village de Beaumes de Venise donne le nom à deux appellations – Beaumes de Venise, Cru né en 2005 après une longue période en Côtes du Rhône Villages et Muscat de Beaumes de Venise, une des plus anciennes de la région datant de 1945. Dans cet écrin, la beauté se découvre aussi dans l’or liquide et doux du vin. Ainsi, au pied des Dentelles de Montmirail les cépages traditionnels de la Vallée du Rhône laissent place au Muscat à petits grains blanc et rouge. Ici, l’implantation du Muscat est ancienne, et remonte à la période de l’antiquité classique ! Depuis le comptoir grec de Beaumes de Venise à nos jours ce nectar des Dieux, des Papes et des hommes a failli disparaitre à multiples reprises. Seule la volonté des producteurs l’a préservé, protégé afin de le hisser au rang d’appellation singulière par son histoire, ses cépages, sa vinification, son style et son caractère versatile au vieillissement et les accords mets-vins.
Les Balma, habitat troglodytes dans le calcaire des dentelles de Montmirail
Une explication du nom s’impose. « Beaumes » vient du vieux provençal « balma » désignant les grottes – habitations troglodytes dans le calcaire des dentelles de Montmirail sur ces terres d’alors du comtat Venaissin, autour de Carpentras. La déformation de langage de « Venisse » en « Venise » fait référence à ce territoire. Cependant comme souligné auparavant la culture du Muscat pré date de loin le cadastre Venaissin de 1414. Planté par les grecques, loué par Pline l’Ancien dans son Histoire Naturelle : « Le muscat est cultivé depuis longtemps à Beaumes et donne un vin remarquable ». Les muscadières – terrasses dédiées au cépage – furent développées du temps des Papes en Avignon pour donner un vin prestigieux, d’autant plus que le mutage apporté d’Espagne par Aranau de Villanova l’aidait à mieux traverser le temps, pense-t-on. Détruites en grande partie par la crise phylloxérique, les vignes de Muscat réapparaissent au début du 20 ème siècle à un moment où les règles de production, de fiscalité des VDN sont déjà en place. C’est l’illustre propriétaire du Domaine des Bernardins de l’époque Louis Castaud qui devient l’artisan de l’appellation en 1945 (décret rétro-actif sur 1943).
Aujourd’hui l’aire de l’appellation s’étend sur la commune de Beaumes de Venise ainsi qu’une petite partie d’Aubignan. La surface totale couvre environ 350 ha sur les sols de safres du miocène, la lumineuse « terre blonde » au pied des Dentelles de Montmirail. Implanté sur les coteaux sud-est ou au sein du massif, le vignoble se trouve abrité de la puissance du Mistral. La culture sur « restanques » ou « faysses » avait pour origine la volonté de maximiser l’exposition et le mûrissement. Aujourd’hui elle agrémente, enjolive le paysage qui témoigne du lien culturel fort entre la vigne et la main de l’homme.

La question essentielle de l’eau
Des questions se posent de nos jours quant au sujet des demandes d’irrigation, dans l’avenir, sur ces terres reculées sans sources canalisables, malgré la présence proche du canal de Carpentras. Cependant grâce à une préoccupation environnementale constante – la plupart des producteurs sont certifiés HVE, notamment niveau 3 avec aussi de propriétés en bio voir biodynamie – l’appellation mise sur d’autres leviers plus durables avant de se pencher sur cette question presque taboue. Les parcelles sont tenues sous couvert hivernal, permettant le roulage, ce qui garde plus de fraicheur à la racine sans trop de concurrences sur les réserves hydriques.
Les cépages « Muscat »
Le Muscat petits grains se décline ici en blanc et rouge. Vieux cépage d’origine grecque il est connu pour ses arômes terpéniques : fleur d’oranger, rose musquée, lavande, romarin, cédrat, orange et mandarine, essences d’agrumes. Cependant, la
nouvelle génération de vignerons exploite aussi la facette de son potentiel aromatique à donner des styles thiolés, dans le but d’une recherche de fraicheur aromatique par des notes d’agrumes et de fin végétal. C’est le cas de la cave Rhonéa pour leurs cuvées « Carte d’Or », grâce à la macération et la stabulation à froid, ainsi qu’à l’inertage systématique et poussé en faisant appel au control précis de la température. Bien que les acteurs ne promeuvent pas tous ce style, l’appellation évolue vers une recherche de précision dans les arômes, moins d’exotisme et une recherche de fraicheur par les tonalités balsamiques ou zestées.
Elaboration d’un vin d’équilibriste
La vinification est celle des VDN (vins doux naturels) : en cours de fermentation, une certaine quantité (entre 5 et 10 %) d’alcool est ajouté au moût (ayant au minimum 252 grammes de sucre par litre à la vendange) afin d’inhiber l’action des levures et d’assurer la conservation d’une partie importante des sucres des raisins dans le vin (minimum 100 grammes/litre). Le titre alcoométrique acquis doit être supérieur à 15% volumique. Vin d’équilibriste, le moment du mutage et sa précision sont la clé de
voûte de l’harmonie entre la douceur préservée naturellement, la générosité sans chaleur, l’équilibre par la fraicheur aromatique et l’intégration des phénoliques qui offrent une mâche zestée. Pratiqué dans les règles de l’art, un mutage précis se fait
discret, imperceptible et se met au service d’un vin digeste qui trompe le palais par son ressenti de fraicheur malgré l’acidité pondérée du muscat. Avec des pH qui tournent autour de 3,5 (3,4-3,5 au Domaine des Coyeux et 3,5-3,6 pour Rhonéa)
ainsi que la maitrise des macérations pelliculaires à froid pour de jolis amers nobles, les profils s’affinent et digèrent leurs sucres plus facilement.
L’appellation produit 10-15% de rosé et 1-2 % de rouge grâce à la présence du Muscat petits grains rouge en plantation seule ou complantée. Rhonéa est le seul acteur de la profession à produire les trois couleurs, alors que le Domaine des Bernardins s’est fait connaitre pour son vin de co-vinification qui donne des tonalités saumonées. Quelques producteurs travaillent aussi l’élevage sous-bois avec encore une fois les deux entités sus-mentionnées : Cuvées « Bois doré » et « Apsom » pour Rhonéa ou bien « Hommage » du Domaine des Bernardins. Cette approche montre la face cachée du Muscat, capable de se marier avec les arômes d’épices orientales, les fruits secs apportés par l’élevage, évoluant vers le tamarin et le sirop d’érable tout en gagnant de la structure par le grain boisé. Ces cuvées le promeuvent davantage pour la garde mais aussi pour un usage qui détourne de l’esprit vin, au moment des cocktails pour « Apsom » ou du digestif pour les autres.

