Dégustation des bordeaux Primeur 2023
Julia Scavo pour Vins & Gastronomie Il me revient la tâche cette année de remplacer Bruno Scavo, Directeur Développement Vins pour Vins & Gastronomie magazine, dans la rédaction du rapport Primeurs de Bordeaux 2023. Une tâche qui oblige, car Bruno Scavo dénombre plus d’une vingtaine de campagnes « En Primeur » à son actif. L’exercice est d’autant […]
Julia Scavo pour Vins & Gastronomie

Il me revient la tâche cette année de remplacer Bruno Scavo, Directeur Développement Vins pour Vins & Gastronomie magazine, dans la rédaction du rapport Primeurs de Bordeaux 2023. Une tâche qui oblige, car Bruno Scavo dénombre plus d’une vingtaine de campagnes « En Primeur » à son actif. L’exercice est d’autant plus équilibriste, que le millésime 2023 est complexe à comprendre et arrive dans un moment particulier du contexte politique et économique international : tensions économiques, guerres, diverses élections à venir dont Etats Unis, excédents de stocks dans de nombreux marchés, ventes à la baisse un peu partout sur un réel fond de scepticisme. Tous ces paramètres combinés impacteront le prix, cela ira le plus probablement dans le sens de la baisse. Remplacer Bruno Scavo sur un tel rapport fut un vrai « challenge » qui va de pair avec les défis du millésime.

Millésime d’équilibriste
2023 fut en effet un de ces millésimes qui cassera un peu les habitudes des bordelais à faire chaque année « le millésime du siècle », il arrive après deux millésimes se situant quasiment aux antipodes l’un par rapport à l’autre. 2021, année difficile, de stylistique fraiche, avec une certaine élégance quand cela n’a pas frôlé une notion végétale. 2022 qui fait partie de ces « millésimes du siècle », un géant solaire et généreux qui impressionna dès sa sortie. Il faudrait voir 2023 quelque part entre les deux, mais pas équidistant. Il rappelle quelque chose des défis de 2018, avec le fruit de 2001 ou même de 2019 mais d’un classicisme venu directement du siècle passé. Sans se poser trop de questions, nous pouvons affirmer que 2023 est très Bordelais en soi. Pour ceux qui l’ont réussit il livre un fruit juteux, de réelles structures toniques, avec une touche d’élégance menée par le toucher digeste, sans générosité, aux degrés maitrisés de 13-13,5% vol. Les pH se défendent bien, les vins sont dotés de vibrance aromatique, tannins dynamiques, avec une réelle clarté de lecture. Le fruit intense est soutenu dans le meilleur des cas (mais pas toujours) par de bonnes concentrations en bouche. « Back to future », un millésime qui fait aimer le Bordeaux dans l’optique actuelle de recherche de transparence, de digestibilité, de fraîcheur et de finesse.
Tout n’est pas rose mais 2023 offre des réussites exceptionnelles aux côtés de vins très bons ou bons, mais aussi hélas, des vins moins représentatifs. Il offre une grande hétérogénéité, la clé pour le comprendre reste premièrement le cépage, deuxièmement son équation avec le type de sol et finalement, voire peut–être le plus important la réactivité de l’homme. Une empreinte que l’élément humain a dû laisser de la manière la plus engagée et la plus discrète à la fois, en s’effaçant derrière la nature et la vinification. Millésime d’équilibriste, tel souligné plus haut, 2023 nécessitait beaucoup d’observation et d’efforts à la vigne couplés à des pratiques plus douces mais avec beaucoup de précision et de subtilité en vinification.

Quelques repères climatiques
A la fin du mois de mai, la floraison fût qualitative et abondante. Ceci laissait déjà présager des rendements généreux notamment en Rive Gauche, auxquels la profession n’était plus habituée. Heureusement que cela fut ainsi, car le paradoxe du millésime réside dans le couple entre une pluviométrie remarquablement élevée, avec une saison végétative parmi les plus sèches et chaudes de l’histoire récente. Le mois de juin maussade fut imprimé d’une forte pression du mildiou, ce qui n’est pas sans rappeler 2018. La plupart des acteurs avaient déjà en tête la catastrophe de cette année-là, la prévention et la réactivité ont su payer. La promesse d’une récolte abondante a fait que malgré la pression du mildiou, la quantité fut globalement au rendez-vous cette fois- ci. C’est aussi un des secrets de la digestibilité.
Cependant, tous les cépages ne furent pas logés à la même enseigne. Le Cabernet Sauvignon est beaucoup moins fragile face au mildiou, ce qui explique que la Rive Droite et les secteurs avec plus de Merlot en Rive Gauche aient souffert davantage. Quant au Cabernet Franc, il a vu venir les défis plus tard dans la saison, sur un fond de sécheresse et de picS de chaleurs. Le Merlot aussi, là où le mildiou n’a pas fait de dégâts significatifs, a vu la menace du dessèchement des baies. Il reste néanmoins plus frais et moins flétri que certains secteurs en 2022, tel le Pomerol.

La réponse résida, dans ce millésime, en la gestion millimétrée de la canopée, ni trop luxuriante face au mildiou, ni trop précaire face aux pics de canicule en troisième semaine d’Août. Juillet et Août furent certes chauds, solaires, mais bienvenus après la pluie. Septembre apporta des gouttes, mais de manière modérée étalant la vendange sur une longue période, notamment pour le Cabernet Sauvignon qui prit le temps de mûrir, gardant la fraicheur et la finesse jusqu’à la première semaine d’octobre.
Les rendements s’étalent entre des classiques 50 hectolitres/hectare jusqu’à d’infimes quantités de 15 à 20 hectolitres/hectare pour les acteurs qui ont souffert le plus. Les pratiques respectueuses de la nature, de plus en plus utilisées dans le vignoble Girondin ont donné des résultats par rapport à 2018 car la réactivité fut plus efficace. Le plus difficile fut d’intégrer cette réactivité aux principes de durabilité autres que le respect de la nature : la dimension sociale et celle économique, car par endroit le nombre de passages, notamment en bio ou biodynamie a pu dépasser la douzaine. Gonzague Lurton, propriétaire du Château Durfort Vivens et certifié Demeter, nous parle de 25 passages dans les vignes, ce qui le faisait réfléchir sur le bilan carbone, la fatigue du personnel et le manque actuel des tractoristes.

Nord Rive Gauche
Parlant de Margaux, justement, il faut mentionner que ce secteur de la Rive Gauche n’eut pas la chance des rendements généreux du reste du Médoc, en partie aussi par rapport aux proportions de Merlot importantes dans l’ensemble de l’appellation. En plus, afin de garder un caractère margalais, il fallait adopter les extractions dans le sens de la douceur, de la précision, limiter les élevages voire remplacer par endroit le bois par des contenants alternatifs. Cela fut instauré à Durfort Vivens depuis 2018 mais d’autres châteaux tels Kirwan qui nous parlent par exemple de l’infusion. Au château Marquis de Termes, jongler avec cuves tronconiques renversées ou bien avec des Perles, Wine Globe ou amphores ont porté leurs fruits. Les vins de Margaux en 2023 sont intensément parfumés et subtils.
Si Margaux et les parties Médoc et Haut-Médoc nécessitaient plus d’adaptation par l’effet Merlot qui abonde par endroits, le trio Saint-Estèphe, Saint-Julien, Pauillac se défend particulièrement bien. Les rendements généreux n’entravent pas à l’expression de l’étoffe des Pauillac, du caractère séveux des Saint-Estèphe ni de l’élégance des Saint-Julien. Le mot juteux arrive en tête dans quasiment toutes les notes de dégustation. De manière générale, les meilleurs Châteaux n’ont aucune nuance végétale, cela arrive juste par endroit comme vecteur de fraîcheur aromatique herbal, mentholé, rarement comme herbacé. Certes, dans d’autres appellations régionales, elle peut survenir davantage. Au Château Pichon-Longueville Comtesse, Nicolas Glumineu fait évoluer ses principes de vinification vers plus de douceur et de subtilité, offrant en 2023 un vin d’un grand classicisme, qui possède à la fois le style sensuel, sapide et éclatant de Pichon Comtesse avec un profond sens du terroir. Il crée au Château de Pez un archétype de Saint-Esthèphe avec une veine de structure d’une grande finesse tenue par la construction texturale. La réussite de ces trois appellations réside justement dans cette adaptation du tactile et de la concentration pour accueillir la structure des Cabernets de grand classicisme.
Moulis-en-Médoc et Listrac-Médoc offrent une très bonne lisibilité de l’archétype stylistique des appellations. En prenant le pouls au Château Chasse-Spleen, nous apprenons que l’intégration de 4,9 hectares de Vieilles Vignes situées sur une croupe de graves de la nouvelle acquisition Château Briette a beaucoup contribué à la profondeur et à la précision. Les vins restent très Moulis, par la texture satinée, la finesse, avec une jolie densité grainée. A Listrac, les vins sont structurés, un peu angulaires parfois dans leur couple fraicheur/tanins mais la concentration de fruit reste très favorable à l’intégration par la suite. Château Fourcas-Hostens a fait appel aux amphores afin de maximiser l’éclat du fruit, aux foudres pour les Cabernet Franc pour les étirer davantage sans éviter à jongler entre inox, béton et bois dans l’ensemble. L’idée reste la même, maximiser cette concentration de fruit qui se laisse parfois attendre en 2023 en minimisant l’austérité fraicheur/tanins.

Sud Rive Gauche
Passant plus au Sud, à Pessac-Léognan et les Graves, les blancs sont éclatants en 2023 par la fraicheur. Les plus grands supassent les 2022 par leur équilibre et leur vibrance aromatique. Le blanc de Smith Haut Lafitte par exemple est très élégant, avec une très bonne adéquation corps et fraîcheur, intégration du bois neuf et sentiment de minéral réducteur, toasté qui lui donne profondeur et fraicheur aromatique. 2023 est aussi une belle réussite pour les liquoreux, car ils sortent moins passerillés qu’en 2022 avec plus de rôti que de flétrissage, plus classique, avec une veine de fraicheur contrastant avec le caractère luxueux du millésime précèdant. Les meilleurs sont exceptionnels et nous survivront très probablement. Les rouges sont vibrants, juteux, avec un réel éclat de fruits entre rouges et noirs, parfois bleutés, des belles concentrations en adéquation avec la fraicheur et la structure grainée, toastée et cacaotée. Dans les Graves le Clos Floridène excelle en matière de pureté de fruit et de finesse de structure en concentration. Château Haut-Bailly impressionne par les nouvelles constructions texturales et le délicieux en cœur de bouche.

Rive Droite
Passage en Rive Droite, où le Merlot a eu plus de challenges. Pourtant, ce qui est remarquable c’est de voir des vins très digestes, sans générosité, ne dépassant que rarement 14% vol, avec des pH très surprenants, de l’ordre de 3,5-3,6. Exit le style en peluche du 2022 qui impressionne bien évidement, 2023 apporte juteux, fraicheur et tannins grainés. Les vins sont souvent épicés sans chaleur et tirent vers des floraux qui évoquent la violette. Ce qui peut manquer parfois, en dépit de l’éclat, c’est la concentration du fruit au palais. Le tri fut essentiel sur le Merlot, car les moindres baies atteintes de mildiou apportent un impact sur l’éclat aromatique ainsi que sur la concentration du fruit. Jane Anson parle de 5% dans la cuve afin d’avoir un impact important.
Le plateau calcaire de Saint-Emilion a vu des belles réussites, car le calcaire aide doublement dans cette configuration, drainant pour la contrainte sanitaire et réservoir de fraicheur aromatique pour la suite de la saison végétative chaude et sèche. Les vins de calcaire ont cette vibrance, cette brillance, se permettent d’avoir des maturités plus généreuses tout en ayant l’avantage des pH plus bas. En marge de ce plateau une exception se distingue – Château Cheval Blanc où plus d’une heure de discussions avec Nicolas Corporandy – chef de culture et Pierre- Olivier Clouet ont permis de déchiffrer la clé de la finesse sur l’ensemble de la gamme. Le grand vin est éminemment « Cheval Blanc » cette année, aérien par sa framboise et son floral, avec une vibrance aromatique et une fraicheur ligérienne mais une texture de grand classicisme typique du domaine. Petit Cheval Blanc 2021 renforce le concept de grand blanc qui se veut le pendant du grand vin rouge : « Et si Cheval était Blanc ? ». Construction texturale sophistiquée, la puissance et la fraicheur du réducteur transcendent le variétal du Sauvignon Blanc par la salivation et la sapidité.

Rive Droite (suite)
Nous avons sus-mentionné Pomerol aussi : un pas en arrière par rapport au luxueux 2022, mais des vins tactiles, de transparence aromatique et soutenus par des structures mûres, un peu plus ancrées et moins texturées. N’ayant pas eu la chance de goûter les grands de l’appellation mais en parlant avec des confères plus chanceux, le 2023 est plus stratifié, avec une dimension de complexité qui se révèlera dans le temps plus que l’immédiat 2022. Et surtout, pour citer Jane Anson, nous n’avons pas cette année le souci de baies rôties et flétries de 2022. Peu de ce type de grains font vite basculer le vin dans le confit, aujourd’hui les Pomerols 2023 ont une expression sincère du fruit.
J’ai goûté beaucoup de vins de propriété moins connues ou moins prestigieuses, voire dans des appellations moins fameuses qui ne se positionnent pas sur le segment longue garde. Peu de vins sont exceptionnels, mais de belles réussites existent. Les acteurs de ces secteurs partaient des acquis du 2022, qui fut extrêmement propice pour eux, mais la qualité ne descend pas partout de manière drastique. Le travail de tri, de gestion de la canopée, de la réactivité et les nouvelles modes de durabilité ont payé dans beaucoup d’endroits avec des vins entre bons et très bons que ce soit dans leur style et catégorie, avec un petit pas en arrière par rapport à 2022, mais qui se voudront de petites pépites pour la restauration ou une consommation de moyenne garde tant souhaitée par un nombre de clients.

Un classicisme bordelais de retour
En conclusion, dans l’ensemble le millésime 2023 récompense les efforts effectués à la vigne et au chai. Dans sa complexité et son hétérogénéité des situations à travers la saison végétative, il laisse le choix en termes de stylistiques et d’approches. 2023 est aussi très pédagogique car éminemment bordelais tout en étant très contemporain par son style attractif, digeste et frais. En somme ce qu’un nombre de clients d’aujourd’hui recherchent, surtout si les prix s’annoncent à la baisse. Avec les grands ayant extrait son essence pour la pousser au pinacle dans un esprit de grand classicisme, 2023 laisse aussi la possibilité d’expression à tous les acteurs pour donner des vins divers et parfois originaux. La transparence du millésime reflète bien chaque terroir en même temps que la signature du winemaker qui a du beaucoup jongler cette année avec de nombreux outil. Et si ce 2023 semble nous replonger dans les années bordelaises plus anciennes, il semble aussi être un millésime tourné vers le futur.

