Les vendanges 2026 en Champagne ne sont pas « finies »… 

Les vendanges en Champagne s’achèvent pour cette campagne 2026, à la fois fascinante et pleine de défis. Avec ce tempo galopant, j’attendais de voir plus de vendangeurs, notamment tôt le matin. Cependant, la logistique de la vendange a été perturbée par les retours précipités des congés et des récoltes quasi-simultanées dans l’Aube et la Marne qui mobilisaient les forces des deux côtés.

Les vendanges 2026 en Champagne ne sont pas « finies »… 

Les vendanges 2026 en Champagne ne sont pas « finies »… 
Elles ne font que commencer dans le chai
Carnet de route by Julia Scavo DipWEST

En général les acteurs de la profession déplorent 2-3 jours de retard dans leur organisation par-ci, par-là, dûs aux débuts timides avant mi-aout. Mais cela fut aussi bénéfique sur certains secteurs. Car si la date de début a été avancée à 06/08 pour certains secteurs, cela n’était justifié que par une maturation technologique déferlante et un risque de déshydratation ou d’échaudage à cause des 5 grandes vagues de canicule. Des producteurs travaillant selon la biodynamie et le calendrier lunaire ont constaté une montée de sève après l’éclipse de soleil qui semble comme avoir « réhydraté » les baies, selon ce que nous confie Mathieu Deshautels, vigneron en bio/biodynamie dans la Côte des Blancs. 

Puis il y a eu ceux qui ont attendu cette dernière semaine d’août, pourtant avec un risque annoncé de pluie. Chez Champagne Demière, sur le secteur frais de Fleury-la–Rivière, certains Pinots Noirs avaient atteint leur maturité des sucres avant la star locale, le Meunier. Cependant Jérôme Niziolek, le vinificateur de la maison, les a repoussés sur la dernière ligne droite, malgré la pluie, pour une parfaite coordination des arômes et des phénoliques avec les sucres. Pour des baies si petites et concentrées, des accidents de gonflement et d’éclatement de peau auraient pu se produire. Néanmoins les peaux épaisses ont bien tenu aux quelques gouttes tombées et la crainte des baies flétries ou manquant de jus s’en est allée. Dans le secteur aubois de Ville-sur-Arce les Pinots Noirs étaient d’ailleurs en tête par la jutosité, tel observé à la coopérative locale Chassenay d’Arce. 

La qualité sanitaire est impeccable. 

Les Chardonnays sont dorés, mûrs et d’une aromatique gourmande. Benoit Munier à Cuis nous a étonné par l’éclat or de ses moûts, bien qu’il ait enlevé baie par baie, les grains séchés de type Corinthe et qu’il assemble ses parcelles au pressoir, pour une harmonie de composition. La peau est épaisse et les petites baies ont peu de jus, sont sucrées et souples. Heureusement qu’il semble y avoir un phénomène de concentration dans tous les aspects, en sucre comme en acidité ce qui évite la molasse, aux côtés des phénoliques bien présents. Ces amers apportent relief, mais jouent aussi sur la tenue à l’air plus précaire des moûts. Deux écoles existent, celle de l’hyper oxygénation ou bien la protection. Cette année, la simple protection par sulfitage pourrait être aidée, une protection naturelle de la vendange lors des étapes pré fermentaires à l’aide des levures non-saccharomyces, comme certains m’ont confié, en l’occurrence par Metschnikowia fructicola. Mais les jus sont nets, avec peu de bourbes et un ressenti salivant et salin ce qui éloignent certaines craintes et discussions techniques dans ce sens, autour du pressoir.

Au pressoir, une des discussions les plus ardentes était autour des extractions, couleur, taux de potassium et de calcium importantes et de trituration des polyphénols. En général, tous cépages confondus, on parle de 5-6h de pressurage et pour les plus chanceux de 4-4h30. En passant au Domaine Vincey à Oger, les dernières presses commencées vers 7h00 n’étaient pas finies à midi. Il y a eu besoin parfois de chercher dans les archives pour adapter des programmes de presse des millésimes anciens particuliers mais peu de précédents existent en Champagne dans cette stylistique de millésime. Chez Champagne Paul Sugot à Avize l’adaptation d’un programme de 2010 à été une réussite pour un temps de presse de 4h15 min. Quant à Jérôme Niziolek, il à opté pour 3 retrousses maximum. A la coopérative auboise Chassenay d’Arce les 11 presses Pera pneumatiques ont tourné seulement en « presse qualitative » à 4 tours, isolant uniquement le cœur de cuvée.

Dans l’Aube, le Pinot Blanc reste moins doré, avec une peau plus souple et une vraie jutosité acidulée, des arômes de fruits frais et moins de phénoliques. Manuel Hénon, Directeur du Champagne Chassenay d’Arce, fait grande confiance à cette année car les parcelles bio de cette Maison des Vignerons sont rentrées avec un équilibre parfait, sans tomber dans une aromatique déviante. Le fruit blanc s’est juste déplacé vers un fruit plus jaune et du floral, mais en évitant une phase terpénique trop hors cible pour le cépage.  

Le Pinot Noir garde du jus malgré une petite pulpe, la peau est épaisse et colorée. Les pépins sont croquants et ligneux, avec des accents de noisette. Ils retiennent plus de fraicheur mais donnent beaucoup de couleurs. Les volumes des baies et le rapport peau/pulpe donnent des exigences à la presse et des retrousses parfois difficiles, ce qui maximise les temps de contact et la couleur. 

Pour ce qu’il est des Meuniers vus ou goûtés, la peau est plus souple et les sucres moins élevés, avec une autre matière de la pulpe et un caractère plus juteux. Un levier peut être cette année car c’est peut-être aussi un cépage qui a supporté un peu mieux les gelées. Champagne Demière a vu son méso-climat les abriter à merveille et en fin de compte ils sont arrivés à la maturité souhaitée avec des pH frais pour l’année entre 3,08-3,17 et peu de coloration sur la cuvée. Selon les secteurs, cette chance n’a pas souri à tous et le gel avait déjà amputé une partie du potentiel, surtout pour le Chardonnay et beaucoup dans l’Aube où le gel a duré jusqu’à 13 jours d’affiler selon Manuel Hénon. A Grauves, 1er Cru de la Côte des Blancs, un secteur frais qui pourrait être un parfait levier de vibrance en cette année, Domaine Vincey a cueilli des rendements entre 500-3000 kg/ha selon les secteurs. Les vignes qui avaient résisté au gel étaient celle « court-nouées », donc de faible rendement. Il faut savoir de surcroit que le Chardonnay n’a pas une reprise favorable après le gel. 

La plupart des raisins est rentrée ou a rejoint les derniers pressoirs un peu partout en ce fin du mois d’août. Ils sont beaux, sains et gourmands tel annoncé, mais qu’en est-il sur le papier ? Le degré constaté par le CIVC au 17/08 portant sur une étude d’une soixantaine de cuvées était de 12,1% vol. mais 30% des échantillons dépassaient déjà les 12,5% vol. Les témoignages recueillis lors des visites apportent souvent des marcs dépassants 13% vol. et particulièrement pour les Chardonnays. Comme sus ligné plus haut il serait difficile de trouver un vrai précèdent car même la moyenne constatée en 1959 n’était que de 12, 1% vol. Il serait intéressant de se rapporter à d’autres millésimes antérieurs tels 1921 et 1947. 

Les acidités tournent entre 5-6g/l, alors que la moyenne décanale est de 6,9 g/l. Ceci nous replonge dans le passé en 2003, car même 1959 semble plus acide avec un même phénomène de concentration due à la petite taille des baies comme en 2026. En principe les acidités et même le ressenti de fraicheur reste remarquablement préservé pour le schéma du millésime, comme si tous les paramètres s’étaient concentrés. Cette remarque apparait avec une certaine récurrence dans les entretiens et interviews et plus particulièrement en discutant sur une parcelle avec des équipes Roederer sur le secteur de la Côte. La Maison mène une quête inlassable de la fraicheur et le résultat leur semblait satisfaisant. 

Le pH se situe entre 3,15 – 3,3, parfois légèrement en deçà de 3,1 par secteurs et comme attendu le taux d’acide malique est faible. Le pH des tailles est de 3,47 en moyenne communiée par le CIVC. Mais les tailles ne sont pas herbacées quoi que bien structurées et phénoliques ce qui laisse l’idée d’en intégrer comme des épices « sel & poivre » dans des assemblage pour rechercher des formes de « fraicheur aromatique », malgré une acidité plutôt basse. Le problème des tailles des cépages rouges en dehors de l’acidité reste la coloration, néanmoins. Chez le Champagne Joseph Desruets producteur en bio à Hautvillers, les jus des tailles des vieilles vignes étaient d’un rubis étincelant, mais d’un grain poudré et d’un cœur pulpeux, sans note végétale. Du degré et de la couleur, des indices sucre-acide de 30-35, des IPT impressionnants et une aromatique particulière dans le grand ensemble.

Les azotes sont aussi problématiques, surtout sur les terres drainantes. Selon le CIVC, 37% des échantillons présentent des tenures en dessus de 80 mg et 7% à moins de 50 mg. Le seuil de carence connu est situé à 140 mg. Mais les entretiens avec les deux marques de coopérative, le Champagne De Saint Gall et le Champagne Chassenay d’Arce donnent des taux satisfaisants, dans l’ensemble, par la force de l’échelle. Cependant des vignerons interrogés selon les secteurs, sont plus divisés. Il n’y a pas à ce stade de problème majeur de départ en fermentation et cela se déroule même assez rapidement. Le Champagne De Sousa témoigne des bénéfices de la flore indigène du chai qui a fait démarrer très vite les fermentations. 

Toutes ces problématiques ouvrent la voie à des questions légitimes. Il va falloir gérer des moûts inhabituels en ce 2026 afin de pallier à une coloration parfois importante et des acidités pondérées, bien qu’assez préservées dans le contexte, un TAVP élevé en fin de première fermentation. Certains parlent du traitement au charbon pour la couleur des moûts, mais M. Niziolek nous assure qu’une fois débourbés, sulfités et vinifiés les jus perdront 75% de leur coloration. Chez le Champagne Demière les assemblages avec des vins de réserve sophistiqués et le long repos sur lies aideront à être peu interventionnistes à cet égard. Sabine et Mattias du Champagne Joseph Desruets pensent que leur jus majoritairement à base de raisins rouges sera quelque peu « œil de perdrix ». Quant à Mathieu Deshautels, il pratique l’hyper oxydation des moûts, ce qui aidera à enlever une partie de la teinte une fois cette « casse » sédimentée. 

Malgré des légendes urbaines, les raisins frais, le moût, le moût partiellement en fermentation et le vin nouveau soit en fermentation, soit fini peuvent être acidifiés en Champagne dans la limite de 1,5 g/l. Certains ne vont pas le faire et reposer juste sur les assemblages. D’autres réfléchissent à moduler leur politique en matière de fermentation malo-lactique. Cependant avec des taux de malique bas et des pH inhabituels, certains comme le Champagne Guy Charlemagne choisit la stabilité aux aventures de la « malo partielle ». Mais des acteurs comme le Champagne de Saint Gall la pratique depuis un moment. Cédric Jacopin le Chef de Caves mène de multiples recherches de ce style, en avance sur le temps. Quant à la maison des Vignerons dirigée par Manuel Henon, il apparait l’idée d’usage de crème de tartre des propres cuves pour booster les acidités. Le Comité Champagne mène aussi des recherches sur les levures de bio acidification, comme la Lachancea thermotolerans. 

Quant aux degrés, les vins de base, en absence des enrichissements peuvent dépasser 13% vol. Il reste à discuter qu’en est-il des assemblages avec des vins de réserve potentiellement chaptalisés et surtout du degré final après prise de mousse. De surcroit il serait question d’une demande de dérogation pour le TAV des vins finaux pouvant dépasser 13% vol. En dehors de la législation, il se pose aussi la problématique de la réalisation de ces vins finaux. Car si la fermentescibilité des moûts est bonne malgré les azotes parfois en carence, la prise de mousse se déroule en milieu hostile si le degré est haut. Le tirage au moût de plus en plus en vogue apparait comme levier, mais sauf une recherche pointue comme celle élaborée par Fabrice Pouillon, la méthode peut s’avérer approximative. 

Le grand bémol est peut-être que les quantités sont petites 5000-6000 kg/ha pour les chanceux. Il y aura des difficultés pour préserver les signatures des NV, élaborer certaines cuvées rosées et sortir des millésimes avec une projection de garde longue. Cependant il y aura des Coteaux Champenois, de la grappe entière, des essais, des multi-millésimés et de la créativité. Une année de vinificateur pour explorer cette matière première inédite. La vendange 2026 en Champagne n’est pas finie, elle ne fait que commencer de s’écrire réellement dans les caves ! 

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