CHATEAU PRADEAUX, MÉMOIRE VIVANTE DE BANDOL

La Provence, on croit tout en connaître : les calanques, les cigales, les rosés d'apéro. Derrière la carte postale, il existe pourtant une Provence plus sérieuse, plus ancrée : celle de Bandol. Ici, sur un amphithéâtre de restanques calcaires face à la Méditerranée, un cépage impose sa loi, le mourvèdre, et a bâti des noms devenus références — Tempier, Pibarnon, Terrebrune, et plus récemment Les Terres Promises ou Baraveou. Et puis il y a les propriétés qui ne font pas que traverser cette histoire : elles la portent, depuis des générations. Château Pradeaux est de celles-là — une maison qui traverse les âges avec humilité et élégance, gardienne d'un savoir-faire ancestral que peu de domaines peuvent revendiquer avec autant de légitimité.

CHATEAU PRADEAUX, MÉMOIRE VIVANTE DE BANDOL

Vue aérienne de la propriété du Château Pradeaux ©Château Pradeaux 

Une tournée, une rencontre

J’ai accompagné le Château Pradeaux dans sa tournée marseillaise, à la rencontre de leurs clients : des restaurants étoilés, mais aussi de belles brasseries qui font la fierté de la ville. L’occasion rêvée pour moi de faire le point sur le devenir de l’une des propriétés les plus iconiques de Bandol.

Je retrouve Étienne Portalis, le frère aîné d’Édouard Portalis, au restaurant la Dame-Jeanne vers 11 heures, accueilli par le très sympathique Chef Samy Leroy. L’atmosphère est conviviale, je découvre un Étienne discret et souriant, la quarantaine, barbe entretenue et carrure de rugbyman. Le cadre du restaurant, intimiste, se prête aux échanges.

Etienne Portalis en rendez-vous sur le Vieux Port à Marseille ©RM

Se retrouver devant un Portalis, c’est à la fois prendre la mesure d’un château mondialement connu et avoir face à soi l’héritage d’une famille qui traverse les tumultes de l’Histoire depuis près de trois siècles et neuf générations. Tout commence en 1752, lorsque Jean-Marie-Étienne Portalis hérite de la propriété. L’homme n’est pas n’importe qui : ministre sous Napoléon Ier, il est l’un des co-rédacteurs du Code civil de 1804 et l’auteur du Concordat. De son vivant, il ne manquera jamais une occasion de revenir dans ses vignes, une fidélité que ses descendants perpétueront jusqu’à la fin des années 1930.

De gauche à droite, Edouard, Magali, Cyrille et Etienne Portalis ©Château Pradeaux

Une Comtesse, une appellation

Des changements depuis trois siècles ? Pas tant que ça, me direz-vous. Au-delà des progrès technologiques de la vinification et de la viticulture, on garde cette typicité de Bandol que l’on aime — avec une pointe d’histoire en plus. Et quelle histoire.

C’est en 1939, fuyant l’avancée nazie, que Suzanne Portalis et sa fille Arlette se replient sur leur maison de vacances varoise : Château Pradeaux. Elles y resteront. Devenue vigneronne par la force des choses, la Comtesse Arlette Portalis se lance dans la production d’un vin rouge riche de plus de 80% de mourvèdre. Château Pradeaux devient alors pour l’époque le royaume du mourvèdre. Mieux encore : Elle participera activement, aux côtés du Baron Pierre Le Roy de Boiseaumarié — cofondateur de l’INAO — à la création de l’appellation Bandol en 1941, l’une des toutes premières AOC de Provence.

La Comtesse Suzanne Portalis dans l’un des salons du Château Pradeaux ©Château Pradeaux

Depuis 1985, Cyrille Portalis, neveu et fils adoptif de la comtesse, reprend le flambeau aux côtés de son épouse Magali, rejoint depuis 2010 par ses fils Étienne et Édouard. Un vrai gardien du style Pradeaux, qu’Étienne perpétue aujourd’hui avec son frère : des rosés de gastronomie tantôt vineux, tantôt épicés, tantôt croquants, et des rouges à la trame serrée, à l’ossature saillante, qui ne perdent jamais en élégance mais qui exigent, invariablement, quelques années de patience avant de livrer tout leur potentiel.

Le règne du mourvèdre

Situé sur les hauteurs de Saint-Cyr-sur-Mer, entre oliviers, cèdres et lauriers-roses, le domaine s’étend sur 26 hectares, dont une vingtaine de vignes plantées exclusivement en cépages rouges — mourvèdre en tête, complété par du cinsault, du grenache et quelques autres variétés traditionnelles. Il n’y a pas de blanc à Pradeaux : ici, Bandol ne s’exprime qu’en rouge et en rosé.

Arrivée du mourvèdre au chai de vinification ©Château Pradeaux 

À Pradeaux, le mourvèdre est roi. Il est complété par le cinsault, qui vient apporter fraîcheur et jus à l’ensemble. Les vignes s’épanouissent sur un plateau aux sols argilo-calcaires, profonds et anciens — jusqu’à trois mètres par endroits — qui offrent une réserve d’eau précieuse lors des chaleurs d’été. Un climat, ou plutôt un micro-climat, qui impose des vendanges tardives, commençant début septembre pour s’achever parfois fin septembre, voire début octobre. Premier sur l’identité, mais bon dernier assumé en matière de récolte.

Côté vinification, on ne fait pas non plus dans le compromis. Les vendanges sont manuelles, la vinification se fait en grappes entières — une pratique rarissime à Bandol — en cuves béton ou ciment thermorégulées, avec les levures indigènes du domaine pour préserver au mieux l’expression du terroir. Vient ensuite l’étape la plus caractéristique du style Pradeaux : un élevage qui peut atteindre 48 mois en vieux foudres de chêne âgés de 40 à 80 ans, le temps qu’il faut pour éduquer le mourvèdre et le préparer à la longue garde à laquelle il est destiné. Depuis l’arrivée d’Étienne aux commandes, les extractions se sont faites plus douces et plus longues, pour des vins toujours structurés mais un peu plus souples.

Etienne contrôlant les vins contenus dans les foudres de la maison ©Château Pradeaux 

À l’heure où le monde du vin devient fébrile et ne jure que par le facile et l’immédiateté, Pradeaux reste l’un de ces irréductibles, un véritable rempart contre le temps qui passe et gardien des traditions de Bandol. Un style inimitable, que l’on retrouve millésime après millésime.

Une gamme, un style

En une quinzaine d’années, la gamme s’est étoffée : le domaine ne produisait que deux cuvées en 2010, un rouge et un rosé ; il en élabore aujourd’hui sept, entre rouges et rosés. Toutes portent la même signature : celle de vins de patience, qui se révèlent sous la patine du temps et qui prennent, avec les années, des allures de grands Bordeaux.

Puis vient le moment tant attendu de la dégustation. Je trépigne d’impatience à l’idée de goûter le travail des frères Portalis.

Sept cuvées, un même fil rouge : celui d’un domaine qui refuse la facilité et cultive, avec une constance rare, l’art d’attendre. À l’heure où tant de vins cherchent à plaire tout de suite, Château Pradeaux continue d’écrire l’histoire de Bandol au rythme qui a toujours été le sien — celui des foudres de chêne, des générations qui se succèdent, et du temps qui, ici, reste un allié plutôt qu’un ennemi.

La dégustation

Château Pradeaux Rosé 2025 — 13,5° Mourvèdre majoritaire, complété de cinsault

Un nez suave et envoutant de fleurs séchées, plein de fraîcheur. A la fois infusé et gourmand à souhait, avec une belle vinosité. Une bouche presque croquante, sur le cassis et la fraise, avec toujours cette trame élancée et de la finesse. Un profil sérieux mais toujours rafraîchissant.

L’élégance des rosés de la maison associé à un fruit croquant et appétent ©RM

Château Pradeaux Rosé 2024 — 13,5° Mourvèdre majoritaire, complété de cinsault

Nez intense, bouche racée. Issu d’un pressurage direct, il livre une chaleur caressante, une impression infusée. En bouche, c’est du croquant de fruit, de l’élégance avec une très belle allonge.

Un millésime 2024 dans un style sudiste assumé ©RM

Château Pradeaux Rosé 2021 — 14° Mourvèdre 75 %, cinsault 25 %

Un nez sur des nuances de résine et de basilic, plus sérieux, mais aussi plus complexe avec une touche de balsamique. La bouche joue sur des registres d’épices douces, de poivre blanc et des nuances de verveine.

Château Pradeaux « Le Lys » 2023 — 12,5°

Un nez d’une jolie intensité avec à la fois de la maturité et une belle fraicheur de petits fruits rouges. Entre aboutissement et jeunesse, ce Lys joue en bouche sur des registres de zan, de fruits rouges et noirs mûrs, de nuances végétales nobles, tenu par des tanins crayeux de belles qualités. Un ensemble mûr et harmonieux issus des jeunes vignes du domaine, qui appelle une planche entre copains.

Un style juvénile à la structure saillante qui amène volontiers le partage d’une planche de charcuterie entre amis ©RM

Château Pradeaux 2021 — 12,5° Mourvèdre 95 %, grenache 5 %

Un nez typiquement provençal : balsamique, purée d’olive, végétal sauvage, myrte, fleurs rouges, camphre. La bouche est complexe, fraîche et pleine, avec de l’amplitude, du fruit rouge frais, de jolis amers, des tanins fermes, une pointe de zeste de pomelo et des nuances fumées.

Superbe millésime 2021 où l’on retrouve fraicheur, complexité et buvabilité ©RM

Château Pradeaux 2015 Mourvèdre en très large majorité, complété de grenache

Un nez patiné, une matière sérieuse, un ensemble infusé sur la mûre et la griotte cuite, le kirsch et des nuances d’orange sanguine appétentes. À l’aération, le fruit revient en force et les tanins s’assouplissent — la démonstration, en un verre, de ce que Pradeaux entend par vin de garde.

Une expression sublime patiné par le temps sur un accord préparé par le Chef Samy Leroy de la Dame-Jeanne ©RM

Château Pradeaux 2013 — 13° Mourvèdre en majorité, complété de grenache

Un nez dense et concentré, très mûr, sur les épices douces, des nuances viandées, les fruits noirs, l’olive, les herbes sauvages — une forme de douceur qui se dégage de l’ensemble. La bouche est pleine et souple, d’une grande amplitude, vineuse à souhait, avec des nuances fumées, de tabac blond, et une magnifique allonge. Une bouche à la fois racée et suave, sur la myrte, les raisins de corinthe, le pruneau, le fruit à noyau. Juste sublime !

Tout simplement un vin remarquable dans un millésime hétérogène ©RM

CHÂTEAU PRADEAUX
Appellation Bandol Contrôlée
+33 (0)4 94 32 10 21
676 chemin des Pradeaux
83270 Saint-Cyr-sur-Mer

RaphaëlMaillet


L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ. À CONSOMMER AVEC MODÉRATION.

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