C. Da Silva, une leçon de temps et d’équilibre

Fondée en 1862, C. Da Silva tire son nom de Clemante Da Silva, originaire du Brésil, arrivé dans le Douro dans les années 1930. Aujourd’hui, la maison appartient au groupe Granvinho, qui détient également Porto Cruz, la plus large marque de Porto. Le portfolio fut complété par la Quinta de Ventozelo en 2014, redonnant du […]

C. Da Silva, une leçon de temps et d’équilibre

Fondée en 1862, C. Da Silva tire son nom de Clemante Da Silva, originaire du Brésil, arrivé dans le Douro dans les années 1930.

Aujourd’hui, la maison appartient au groupe Granvinho, qui détient également Porto Cruz, la plus large marque de Porto. Le portfolio fut complété par la Quinta de Ventozelo en 2014, redonnant du lustre à un superbe écosystème en amphithéâtre qui surplombe le Douro tous azimuts sur 400ha. Le groupe affirme ainsi sa place de choix parmi les producteurs les plus complets, avec en plus une histoire intime et innovante dans l’univers du Porto blanc.

Dalva, l’art du Porto blanc réinventé

Dans son remarquable ouvrage Port and the Douro, Richard Mayson cite un vieil adage : « Le porto a deux devoirs : le premier est d’être rouge, le second est d’être bu ». Longtemps resté dans l’ombre des rouges, le Porto blanc trouve chez Dalva une expression singulière, profonde et lumineuse. Grâce à une gamme remarquable de Dry Whites (10, 20, 40 ans), passant par les Colheitas blancs (vins de vendange unique qui n’existent dans la législation que depuis 2005), et surtout à la légendaire Golden White Collection, la maison C. Da Silva explore toutes les facettes de ce style encore peu connu. Nous allons probablement y dédier un article plus large bientôt.

Ma première rencontre avec les vins de Dalva est intimement liée à leurs grands Blancs. Elle remonte à une visite à Lyon, dans la cave Antic Wine de Georges Dos Santos, alias « Jojo ». À l’époque, je n’étais encore qu’à un pas du monde professionnel, poursuivant mes études de mathématiques. Georges Dos Santos était alors l’une des figures majeures – si ce n’est la plus influente – dans l’importation de Portos de haute qualité en France.
C’est lui qui me raconta l’histoire romancée d’un Porto blanc emblématique, issu d’une seule récolte : le mythique Dalva « Golden White » 1952. Je revois encore les vieilles étiquettes des mises en bouteilles des années 1970, exposées dans sa boutique.

Quelques années plus tard, dans les allées de Vinexpo, sur le point de sortir après une longue journée, j’aperçus soudain le stand Dalva, avec les bouteilles terminées encore visibles. L’étiquette du 52 était là, toujours aussi fascinante, aux côtés des millésimes 1963 et 1971. Frustration : nous n’avions pas eu l’occasion de les déguster, c’était le dernier jour du salon…

Les années passèrent. Entre-temps, je remportai le titre de Master of Port, et j’eus enfin l’occasion de goûter au « Graal » lors de mon voyage d’étude à Porto et dans la Vallée du Douro, en août 2018. Invités à l’Espaço Porto Cruz, nous avons dégusté toute la gamme : les blancs secs (10, 20 et 40 ans d’âge), mais aussi la fameuse « Golden White Collection » – presque au complet. Le 1952 n’était malheureusement plus disponible ce jour-là, mais le tout nouveau 1989 était déjà là, presque prêt à être révélé. De retour en 2019, nous avons même dégusté un échantillon de fût de 1940.

Cette année, Pedro Pina Cabral, le talentueux vinificateur de la maison proposa une dégustation (tout en échantillons tirés sur fût) en comparaison sur différents axes et thématiques :

  1. Synthèse comparative – Colheita 2015 : White vs Tawny

    Issus du même millésime, les deux Colheitas 2015 offrent une lecture contrastée et complémentaire de l’année, portée par des profils aromatiques et structurels distincts.

    2015 White Colheita
    Ce blanc séduit par son nez beurré et crémeux, où s’entrelacent l’abricot frais et le pain d’épices. La bouche est généreuse, éclatante de fruits jaunes mûrs, de marmelade, gingembre et de poivre de Madagascar. Une structure vibrante et granuleuse vient apporter de l’élan à ce vin intense, tout en gardant une juvénile fraîcheur.

    2015 Tawny Colheita
    Plus retenu que le blanc, le Tawny conserve une trame gourmande d’un fruit proche d’un LBV : cerise, kirsch, entremêlé de chocolat noir, sur un fond toasté où percent la cannelle et la fève tonka. En bouche, il dévoile une tension élégante, une concentration vive, des tanins frais et une fine amertume évoquant la gentiane. L’eau-de-vie est parfaitement intégrée, avec une touche subtile, presque florale, liftée.

    Le White Colheita 2015 séduit par sa générosité immédiate et son expressivité aromatique lumineuse et expansive. À l’opposé, le Tawny Colheita 2015 présente un profil plus retenu, bien que gourmand. Plus proche du style LBV, il affirme une élégance centrée sur la tension et la concentration. La bouche du White Colheita 2015 est cependant elle aussi portée par une structure granuleuse et une fraîcheur juvénile étonnantes pour un vin blanc si solaire, élevé en oxydatif. Ce qui distingue définitivement les deux structures, ce sont surtout les tanins frais du Tawny et son amertume subtile, quasi médicinale, sans montrer autant de marqueurs oxydatifs.

    En conclusion, si le White se montre plus éclatant, le Tawny joue aujourd’hui sur la précision de la structure. Deux interprétations du même millésime, entre intensité lumineuse et profondeur maîtrisée par la tension presque liftée.
  2. Le quasi « légendaire » 1968 qui pourrait être le pendant en « sec » du Golden White 1963. Une dégustation en solo qui propose une lecture presque de plus en plus jeune à chaque nouvelle itération de ses mises.

    Colheita 1968 Dry White
    Un incroyable blanc sec (à lire d’équilibre sec malgré ses 60 g/l de sucres), à la fois éthéré et patiné, avec un nez évoquant l’ébénisterie par ses nuances encaustiques et cirés, le fruits secs (noix) avec un souffle volatil maîtrisé. Le voile de sotolon noble livre des nuances de noix sèches. La bouche est tendue et vive, aux amers structurants en finale, rehaussée par les notes de peau d’orange, de gingembre et de clou de girofle. Très long, salin, salivant.

    Colheita 1968 Dry White – Dégustation en 2019
    Le nez est intense, riche, habité par des notes fumées, presque tourbées, de sauce soja et de terre humide, entremêlées d’épices orientales, d’orange confite et d’amandes toastées. La bouche se présente comme sèche d’expression, ample et soyeuse, soutenue par une acidité élevée et une trame phénolique affirmée qui structurent l’ensemble. L’umami salin prolonge remarquablement la persistance et donne à la finale une intensité savoureuse inhabituelle, presque médicinale, fumée.

    À noter : 1968 ne fut pas une année de déclaration de Vintage : marquée par une floraison tardive, un été chaud et sec, suivi de pluies importantes à la récolte. Quelques Colheitas rouges séduisants existent, mais les blancs semblent avoir mieux résisté. Récoltés plus tôt ? Épargnés par la pourriture ? On s’interroge aussi si les raisins étaient encore issus des complantations parcellaires, à une époque où les recherches ampélographiques commençaient à peine à identifier précisément les cépages ? Co-vinifiés probablement en lagar, avec un temps de macération, leur structure et leur tenue ont permis cette bonification avec le temps.
  3. Synthèse comparative « 50 ans » Blanc Vs Tawny

    Issus d’un même compte d’âge prolongé, mais de profils stylistiques distincts, les deux « 50 ans » incarnent chacun une forme de maturité, entre un style élancé et vibrant pour le Blanc et la force harmonieuse du Tawny.

    « 50 » White
    Peu d’éléments visuels le distinguent du pendant Tawny, si ce n’est le bord aux reflets olive. Nez profond de caramel blond et pain d’épices, il mêle la marmelade d’orange, le beurre fondu et la confiture d’abricot avec l’amande douce et la cardamome. Le sucre est digeste, l’aguardente se fond dans le soyeux. La tension vient du ressenti de fraîcheur, comme une vibrance tenue par un grain subtil. La finale est longue, mentholée et balsamique, sur le citron confit. Élégance et retenue.
    « 50 » Tawny
    Profil plus torréfié, sur les fruits secs, il livre le sirop d’érable et la figue séchée avec un cœur de bouche gourmand, concentré mais jamais lourd. Frais et chaleureux à la fois. Tanins évoquant la poudre de cacao. Finale vibrante, sur la prune séchée, la muscade et le clou de girofle. Grande salivation tempérant la nuance généreuse, épicée.

    Le « 50 » White Livre finesse aromatique et une texture caressante. En revanche, le « 50 » Tawny, plus sombre et torréfié, s’oriente vers un registre plus gourmand et épicé. Malgré la douceur, le sucre est digeste dans les deux cas, équilibré par une fraîcheur vibrante et un grain subtil qui anime la bouche du blanc. La matière ample du tawny reste aussi fraiche, portée par des tanins évoquant la poudre de cacao. Les finales sont différentes : s’étirant sur des notes mentholées, balsamiques et de citron confit pour le blanc, vibrance épicée, sur la prune séchée et le clou de girofle, pour le vieux Tawny.
    En résumé, le White « 50 » brille par sa tension aromatique, tandis que le Tawny « 50 » impressionne par sa profondeur chaleureuse sans perdre la vibrance. Deux expressions d’un même compte d’âge, réunies par l’harmonie infaillible, mais différenciées par l’éclat aromatique du blanc et la densité généreuse du tawny.
  4. 80+ (Dry Style)

    Nez sombre, à la profondeur réglissée, teintée d’une touche de volatile noble et cirée. La complexité arrive avec les dattes, les herbes séchées, le café torréfié et le pot-pourri. La texture huileuse, animée par le balsamique suggère une fraicheur vive et une grande énergie. L’acidité reteinte en finale est poudrée avec des rémanences de café et de réglisse. Immense persistance sur une note de cannelle.
  5. 1950 Colheita

    Un colheita majestueux : figue confite et datte s’entrelacent de caramel, de moka, de nuances terreuses et de gentiane. La bouche charnue est structurée par des tanins encore présents mais polis. Les épices douces restent équilibrées par la sensation de fraîcheur, malgré une acidité pondérée. La finale chaleureuse, sur la torréfaction et les épices se montre encore jeune dans l’esprit, avec un superbe potentiel de garde.
    Il n’y avait pas de comparaison réellement, si ce n’est un âge similaire, et si avancé. De surcroit, nous avions d’une part un vin d’équilibre sec et un classique doux et enveloppant. Cependant, il s’agissait d’explorer les profondeurs aromatiques et structurelles apportées d’un côté par le savoir-faire de l’assemblage, de l’autre, guidées par la nature, par la force d’un millésime.
    Le « 80+ » Dry Style impressionne par sa verticalité. Face à lui, le 1950 Colheita déploie une richesse plus enveloppante reposant néanmoins sur une structure encore bien présente. L’expression balsamique et les amers structurants du « 80+ » prolongent la dégustation par une incroyable énergie. De l’autre côté, le Colheita 1950 ne perd pas le cap de la fraicheur aromatique et nous laisse une impression de jeunesse par sa carrure majestueuse.
    En conclusion, le « 80+ » mise sur la tension et la noblesse austère, là où le 1950 offre texture et carrure. Deux expressions contrastées de la maturité extrême.
  6. Vintage 2021 Quinta de Ventozelo vs Dalva

    Deux visages d’un même millésime – échantillons en devenir :
    Ventozelo : très concentré, entre les fruits noirs mûrs, l’herbal-floral et les aromates dans un esprit solaire. En bouche, muscle et densité se côtoient. Les tanins sont architecturés et serrés mais le juteux reteinte, enveloppé par le moelleux de chair, par la sensation de maturité.
    Dalva : propose comme d’habitude une expression plus florale, sur la cerise, les balsamiques, les épices. Bouche plus fraîche, tanins poudrés, texture souple, leur vintage est toujours séduisant d’entrée, avec moins de densité, mais plus d’acidité, donnant un esprit vibrant. Cependant il excelle par la finale longue, mentholée et épicée.

En conclusion, Quinta de Ventozelo offre toujours l’esprit d’un lieu, un terroir qui transcende le millésime. Dalva est la force du savoir-faire humain, dans l’assemblage du meilleur avec le meilleur pour se dépasser à chaque millésime. L’esprit Single Quinta vient en force pour Ventozelo dans son amphithéâtre solaire et donne des vins d’architecture stratifiée, à l’image de la complexité de ses expositions et altitudes, avec une concentration en profondeur et une finesse texturale remarquables. Chez Dalva, la finesse vient par une recherche de fraicheur et par la texture plus suave. La force des tanins de Ventozelo va toujours de pair avec son moelleux de chair, tout en gardant une pointe d’austérité, alors que Dalva est plus étiré, vibrant pour séduire dès son plus jeune âge. Les deux se réunissent dans le potentiel d’âge mais offrent aussi des fenêtres de beauté différentes à travers le temps.

Cette traversée des âges par les Colheitas où Blancs oxydatifs, doux ou secs, Tawnies et Vintages nous révèlent une palette aussi vaste que la diversité des styles explorés. Chaque vin, par sa trame aromatique et sa structure, incarne une mémoire du millésime ou du geste. Des blancs inattendus par leur tension saline et leur patine oxydative maîtrisée, aux Tawnies profonds et épicés, jusqu’aux Vintages récents en devenir aux visages contrastés, l’exercice est complet. Par la force par la fraîcheur vibrante, la suavité texturée en profondeur et amers nobles ou tannins racés, ces vins témoignent d’une rare longévité. Une leçon de temps et d’équilibre.

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