Bordeaux 2025 en Primeurs : Le millésime du Paradoxe
Un passage rapide aux Primeurs 2025 : un jour 100 vins. Heureusement que notre collaborateur Raphaël Maillet était déjà là depuis 2 jours. Nous pouvons ainsi vous offrir un rapport complet, parafé par la relecture de notre Directeur Développement, Bruno Scavo – auteur de plus de vingt rapports primeurs.
par Julia Scavo & Raphaël Maillet
Un passage rapide aux Primeurs 2025 : un jour 100 vins. Heureusement que notre collaborateur Raphaël Maillet était déjà là depuis 2 jours. Nous pouvons ainsi vous offrir un rapport complet, parafé par la relecture de notre Directeur Développement, Bruno Scavo – auteur de plus de vingt rapports primeurs.
Vin rapide, mais comment surprenant… sans idées reçus, sans même se fier aux prévisions de l’ISVV qui déclara (un peu comme à chaque année en 5 les cinq conditions réunies pour que le miracle des millésimes en cinq se produise. Démarrage sans accidents, floraison sans encombre, mais à la fois rapide, bonne nouaison, croissance végétative arrêtée avant véraison et pleine maturité sous les meilleurs auspices, dans d’excellentes conditions. Côté Botrytis, des alternées ensoleillement/ rosées matinales et un milieu a créé des conditions parfaites pour des grands vins nobles sur une maturité saine, sans trop de confit, avec un beau rôti et une concentration incroyable.
Dans les mots de notre collaborateur, Raphaël Maillet, consultant en vin et expert en marchés premium, « le millésime 2025 s’inscrit clairement dans cette fameuse lignée des années en “5” qui marquent Bordeaux. Mais au-delà du symbole, c’est surtout un millésime qui m’a frappé par sa capacité à conjuguer des opposés : puissance et fraîcheur, concentration et digestibilité, maturité et tension. Un millésime profondément contemporain, qui révèle autant les terroirs que les choix humains. »

Looks like ’22, smells like ’22… Mais comment ce 2025 était-il d’une architecture si différente de 2022 ? Car il semble combiner le meilleur de 2020 et 2023 avec celui de 2021 et 2024, sans comprendre ou la stylistique solaire, et la forme sphérique de 2022 soient passées ? Il semble évoquer le juteux de 2023 avec l’héritage fraicheur du côté 2021 et 2024, mais avec la maturité de 2020 et les rendements historiquement les plus bas en 35 ans : inférieurs à 1991, inférieurs même à 2024. C’est l’impact de l’année précédente qui a changé la donne. Si 2021 a été impacté par le gel, 2024 était humide pendant une floraison longue et froide, impactant le potentiel fructifère de 2025. Pourtant 2025 se voulait le millésime de conte de fée, une année sans gel, sans mildiou, sans grêle. Il tombe pourtant sous la barre de 3 millions d’Hl produits – 12% de moins que le cauchemardesque 2024. Cela vient sur un fond encore plus tendu ou les arrachages ont aussi diminué la surface à environ 86.000 ha de vignes. Dans ce contexte, arriver à des rendements de 25-30hl/ha selon les appellations communales, ne tire plus d’un conte de fée, malgré un fruit qualitatif.
En ce 2025 tout semble s’être passé à l’extrême mais dans l’équilibre. L’ensemble des extrêmes : petites baies et grappes, IPT stellaires, une couleur incroyable, une pulpe délicieuse et une peau sucrée, excellent ratio Sucre/acidité, ce sigma de coureurs, tous au maximum a transcendé chaque détail. Ce qui est plus bouleversant est le pH. Ce millésime qui a connu deux grosses vagues de chaleur en Juin et en Août, ou l’on a vu des demandes d’irrigation et même des Châteaux signer des coups de théâtre, en sortant des canons de l’AOP afin de pouvoir arroser, ce 2025 reste sur le fil : pH entre 3,4 et 3,7 en rouges et 2,95 à 3,05 en blancs. Les marqueurs de dégustation de vins rouges qui sortent sont la vivacité, le poudré, la sapidité, la longueur salivante. L’équilibre est peu commun. Car la majorité sont articulés sur une base de 13% vol. en moyenne. La pluie en fin d’août – alors que les premiers coups de sécateurs ont étés donnés le 26/08 a eu son mot à dire. Le temps s’était rafraichi, il y a eu d’autres épisodes de pluie en Septembre. Ceci explique que si la bascule aromatique et la maturité phénoliques étaient-là, il s’est passé quelque chose dans la géométrie Sucre/acide et la fraicheur installée a préservé une vibrance aromatique.

Selon Raphaël Maillet, « les vieilles vignes ont clairement tiré leur épingle du jeu grâce à leur enracinement profond. À l’inverse, certaines jeunes plantations ont davantage souffert, notamment sur les sols plus drainants ou acides. Côté cépages, les variétés tardives ont particulièrement brillé : les cabernets sauvignons affichent souvent beaucoup de classe, de précision et d’allonge, tandis que les petits verdots apportent de très belles structures. Le Cabernet Franc se montre généreux, pulpeux et expressif. Le merlot, lui, apparaît plus contrasté selon les secteurs : parfois gourmand et éclatant de fruit, parfois un peu plus solaire, avec moins de verticalité. » Il en résulte dans l’ensemble des vins qui titrent entre 12,5-13,5% vol. qui présentent cependant des arômes mûrs, un caractère juteux, une pulpe délicieuse, des tannins fermes et qualitatifs mais aussi une grande digestibilité, une finesse de toucher ainsi qu’un style transparent, en filigrane.

Si 2022, par sa personnalité exubérante, sa générosité et sa texture velours semble envelopper l’effet terroir par un effet millésime, 2025 montre une grande clarté d’expression envers les appellations. Chaque terroir apparait en toute transparence, avec aussi ce qui lui a été bénéfique ou moins cette année. Un peu comme en 2023, un autre millésime révélateur de lieu. Et tout comme lui, nous pensons qu’à la sortie des livrables, ces vins seront encore plus lisibles envers leur endroit, gardant grâce et subtilité. Des aromatiques éthérées, presque florales, une netteté du fruit, des couleurs vives et une grande concentration en finesse, en fraicheur vibrante, dans un esprit poudré, policé. De quoi unir ou diviser les dégustateurs, mais 2025 reste à la fois une stylistique de charme avec une structure de longue garde : une main de fer dans un gant en satin.
Il faut ajouter la tendance croissante des vins blancs poussés aussi par la mise en place de la nouvelle appellation Médoc Blanc. Des blancs vendangés tôt, mais qui ont préservé la vibrance malgré le coup de chaleur. Ils sont exotiques, frais et de grande architecture texturale, aux structures croquantes et finales salines. Les élevages maitrisés leur donnent de la texture, supportent leur acidulé électrique par une construction sapide, bâtie par le séjour sur les lies souvent, ou le bois se fond et s’estompe dans un esprit toasté, minéral. L’AOP Médoc Blanc a été déjà embrassée par de grands noms : Baron de Brane, Les Griffons de Pichon Baron, Caillou Blanc de Talbot. Ormes de Pez inaugure aussi un Blanc pour joindre la tradition de son groupe avec le Blanc de Lynch-Bages. Quant aux Pessac-Léognan et Graves ils ont su défier toutes les contraintes des terres drainantes en millésime sec, par-delà des stress azotés et des acidités maliques en baisse : ils proposent du croquant et de l’allégresse.

« C’est clairement un millésime de garde. Les concentrations sont là, les acidités aussi, tout comme les maturités phénoliques. Les grands 2025 ont cette capacité à allier plaisir immédiat et potentiel d’évolution, avec cette sensation assez rare de puissance maîtrisée. Un millésime qui demandera du recul, mais qui mérite déjà toute notre attention. » Raphaël Maillet
Analyse des cépages face à 2025 par Raphaël Maillet
Le réchauffement climatique semble clairement favoriser les cépages à forte identité variétale, et sur ce millésime 2025, deux variétés ressortent avec une évidence presque insolente : le Cabernet Sauvignon et le Sauvignon Blanc. Deux cépages capables de conjuguer maturité, intensité et fraîcheur malgré les fortes chaleurs.
Le Cabernet Sauvignon
Le Cabernet Sauvignon signe probablement l’une de ses plus belles réussites de ces dernières années à Bordeaux. C’est lui qui donne le ton du millésime : des fruits éclatants, généreux sans excès, des tanins mûrs au toucher raffiné, mais surtout cette fraîcheur mentholée assez fascinante que l’on retrouve dans de nombreux grands vins dégustés. Là où certains millésimes chauds peuvent
Rapidement basculer dans la lourdeur, 2025 conserve de la tension, de l’énergie et une vraie capacité de garde.
En tant que cépage tardif, le Cabernet Sauvignon a remarquablement absorbé les épisodes de chaleur et le stress hydrique. Les équilibres sont impressionnants : des acidités préservées, des pH parmi les plus bas observés ces dernières années et des degrés d’alcool finalement très raisonnables, souvent autour de 13,3 %. Une vraie surprise au regard des conditions climatiques du millésime.
Le Merlot
Le Merlot, lui, se montre plus contrasté. Sur les grands terroirs, le niveau reste très élevé, mais les différences entre parcelles apparaissent nettement plus marquées. Plus sensible au stress hydrique, il a davantage souffert des fortes chaleurs, et sa réussite dépend beaucoup de la capacité des sols à conserver l’humidité.
Dans les secteurs les plus qualitatifs, notamment sur les argiles bien drainées de Pomerol ou les calcaires de Saint-Émilion, les Merlots offrent de très belles expressions : un fruit précis, lumineux, une fraîcheur étonnante pour un millésime solaire, et surtout des textures soyeuses d’une belle pureté aromatique.
À l’inverse, certains terroirs plus lourds ou moins drainants ont donné des vins plus massifs, parfois un peu figés par la concentration, avec moins de finesse et de verticalité.

Le Cabernet Franc
Le Cabernet Franc réalise également un très beau millésime. Il apporte aux assemblages cette tension, cette fraîcheur et cette complexité aromatique qui donnent du relief aux grands vins. Ce qui frappe en 2025, c’est son registre particulièrement séduisant : moins végétal, plus charnu, avec des notes épicées et une matière pulpeuse très élégante.
Dans plusieurs propriétés majeures comme Château Ausone, Château Canon-la-Gaffelière ou Château Cheval Blanc, son rôle dans les assemblages paraît absolument déterminant. Lorsqu’il domine, il apporte un supplément d’âme et un relief évident : des vins somptueux, veloutés, à la fois profonds, élégants et incroyablement séduisants.
Le Sauvignon Blanc
Du côté des blancs, le Sauvignon Blanc impressionne particulièrement. Récolté très tôt, dès le 11 août, il a conservé une fraîcheur remarquable tout en développant une intensité aromatique éclatante. Sur de nombreuses cuvées dégustées, il domine clairement les assemblages par son énergie, sa précision et son éclat.
Ce qui séduit surtout en 2025, c’est sa capacité à allier richesse et tension sans jamais tomber dans l’exubérance. Certaines cuvées affichent même une vraie structure et une belle profondeur. Dans la continuité de 2024, le Sauvignon Blanc confirme qu’il est aujourd’hui l’un des grands gagnants du réchauffement climatique dans le Bordelais.
Le Sémillon
Le Sémillon, vendangé lui aussi très précocement à partir du 14 août, apporte davantage de chair et de gourmandise aux assemblages. Les équilibres restent beaux et les aromatiques séduisantes, mais le cépage paraît un peu moins éclatant qu’en 2024. Par endroit, la chaleur semble parfois avoir légèrement assoupli sa précision, avec des expressions un peu moins tendues qu’à l’accoutumée.
Malgré cela, les blancs secs dégustés affichent de très beaux niveaux d’acidité, souvent accompagnés de pH bas autour de 3,1, ce qui leur confère beaucoup d’éclat et de précision aromatique.
Le Petit Verdot
Enfin, le Petit Verdot mérite clairement davantage d’attention dans ce millésime. Trop longtemps cantonné à un simple rôle de soutien dans les assemblages médocains, il démontre ici toute sa valeur. En 2025, il apporte de magnifiques qualités de jus, des tanins racés et une vraie profondeur. Un cépage qui retrouve progressivement une place beaucoup plus noble dans les grands assemblages bordelais.
Les deux Rives face à 2025 par Raphaël Maillet
Rive droite
Ce qui m’a marqué dans les dégustations rive droite, c’est vraiment cette dualité de styles que l’on retrouve dans le millésime. D’un côté, des vins charmeurs, enveloppants, avec des matières généreuses et déjà fondues. De l’autre, des profils plus tendus, plus ciselés, où la précision du fruit et la pureté du terroir prennent clairement le dessus.
Sur la rive droite, Saint-Émilion et Pomerol ont particulièrement retenu mon attention par la finesse d’expression de leurs merlots. Ici, la recherche d’équilibre et d’élégance semble avoir primé sur la quête de puissance. Les grands terroirs argileux profonds de Pomerol, tout comme les plateaux calcaires de Saint-Émilion, donnent naissance à des vins d’une grande précision, avec ce côté aérien, floral et minéral qui rend ce millésime si séduisant.
Rive gauche
Sur les appellations du Médoc comme Pauillac, Saint-Julien et Saint-Estèphe, les Cabernet Sauvignons ont signé des vins particulièrement harmonieux. On retrouve cette trame classique que j’aime tant à Bordeaux : une matière structurée et ample, de la puissance maîtrisée, des tanins intégrés et une vraie sensation de fraicheur. On est davantage dans l’élégance et la précision des grands millésimes bordelais de tradition que dans la puissance parfois démonstrative des années sèches comme 2018, 2020 ou 2022.
Mention spéciale pour les terroirs de graves. Les sols graveleux ont clairement accentué le stress hydrique durant la saison, mettant certaines jeunes vignes sous pression, mais les vieilles parcelles de Cabernet Sauvignon ont remarquablement résisté. Elles donnent aujourd’hui des vins profonds, structurés, portés par des tanins denses et une belle colonne vertébrale. Le potentiel de garde semble évident, avec un profil qui rappelle la concentration de 2022 tout en conservant une fraîcheur et une tension particulièrement séduisantes.
Marché des Primeurs 2025 : un virage attendu par (Raphaël Maillet)
Un millésime peu abondant
Avec seulement 2,3 millions d’hectolitres produits en Gironde — en recul de 12 % par rapport à 2024, pourtant déjà déficitaire — 2025 représente la plus petite récolte depuis 34 ans.
Pomerol et Saint-Julien ont été frappés particulièrement fort, avec des rendements respectifs de 25,9 hl/ha et 26,4 hl/ha — des baisses de 29,2 % et 27,3 % par rapport à leur moyenne décennale.
Margaux affiche 28,8 hl/ha, Pauillac 30,2 hl/ha. Dans une région qui peut produire de grands vins à 50 hl/ha, ces chiffres sont alarmants, y compris économiquement.
En parallèle, l’arrachage massif des vignes continue : 28 % des demandes nationales viennent de Gironde, et le président du CIVB Bernard Farges estime la perte totale à terme à 30 000 hectares.
Héritage & stocks dormants
Le négoce bordelais cumule des stocks d’invendus sur les millésimes 2021 et 2022. Des lots du millésime 2022, d’une qualité jugée exceptionnelle mais avec des prix passés à côté du marché, pèsent sur la capacité d’absorption du négoce. Les négociants se sont endettés les millésimes précédents pour ne pas perdre leurs allocations historiques. Avec des stocks d’invendus et des taux bancaires intenables, ils enclenchent le freinage d’urgence.
La campagne primeurs 2024 (millésime 2023) s’est soldée par une baisse moyenne de 19 % des prix de sortie. Le négoce réclamait davantage. Une enquête Wine Lister auprès de 50 professionnels avait fixé le curseur à 31 % de baisse par rapport à la campagne précédente pour que les prix redeviennent compétitifs face au marché secondaire.
Les grands noms ont consenti des efforts significatifs : Lafite Rothschild avait reculé de 29 %, Cheval Blanc de 28 %, Pavie de 40 %, Smith Haut Lafitte rouge de 32 %. Et malgré ça, le sentiment dominant est que les prix restaient insuffisamment attractifs.
Le contexte géopolitique et l’incertitude américaine
La campagne s’ouvre alors que le commerce mondial reste perturbé par la politique tarifaire de Donald Trump, qui a déjà freiné la demande et créé de l’incertitude sur les coûts d’importation au moment où les vins en primeur seront livrés — deux ans plus tard. Les marchés asiatiques restent atones. Les acheteurs européens demeurent la principale base active.
Toutefois, la récente appréciation du dollar et de la livre sterling augmente le pouvoir d’achat dans deux marchés clés, ce qui pourrait constituer un avantage tactique pour la campagne.
Ce que les prix en 2025 vont raconter
Sur le plan qualitatif, pas de doute : 2025 est solide. Mais comme souvent à Bordeaux, la question n’est pas seulement ce qu’il y a dans le verre — c’est surtout comment cela va être perçu. Le sujet central reste donc le prix. Entre la tentation légitime de valoriser un volume rare et bien noté, et la crainte de se couper encore davantage du marché en cas de hausse mal calibrée, l’équilibre est extrêmement fragile.
Un marché qui ne répond plus aux signaux habituels
La campagne primeur 2024 a déjà donné le ton : environ –60 % de volume vendu par rapport à 2023. Même avec une baisse moyenne de prix de l’ordre de 25 %, la demande n’a pas redémarré. Le constat est assez clair : le levier prix ne suffit plus. Dans les faits, une partie du marché secondaire proposait déjà des vins plus anciens, disponibles immédiatement, souvent mieux notés, et parfois moins chers que les allocations primeurs 2024.
Les premières sorties de prix observées
Selon les premiers éléments observés, une légère hausse du prix de vente au consommateur s’applique entre 2024 et 2025. Exemples documentés : Belair-Monange (1er Grand Cru Classé de Saint-Émilion) sort à 126 € TTC vs 117,60 € pour le 2024 ; Château Guiraud (1er cru classé de Sauternes) à 66 € vs 55,80 € l’an passé ; La Fleur-Pétrus à Pomerol passe de 150 € à 177 € ; Trotanoy de 171,60 € à 210 €.
La tension centrale de la campagne 2025 se résume en une équation simple : un millésime rare et techniquement brillant, dans un marché structurellement affaibli par cinq ans d’erreurs tarifaires cumulées.
Le millésime 2025 a les atouts pour relancer la machine — à la condition expresse que les châteaux ne répètent pas l’erreur des années 2020–2022, qui consiste à confondre qualité du vin et appétit du marché.
Commentaires de Julia Scavo et Raphaël Maillet à suivre


