50 ans délicieux de Champagne Rosé à la manière Louis Roederer par Julia Scavo DipWSET
…ou probablement « le secret le mieux gardé de Champagne Louis Roederer » dévoilé à l’occasion des festivités des 50 ans de Cristal Rosé 1974-2024 Le Champagne est probablement l’un des vins les plus cérébraux. Le Champagne Rosé pousse la réflexion intellectuelle encore plus loin afin de pallier une difficulté triptyque : la combinaison entre bulles, […]
…ou probablement « le secret le mieux gardé de Champagne Louis Roederer » dévoilé à l’occasion des festivités des 50 ans de Cristal Rosé 1974-2024

Le Champagne est probablement l’un des vins les plus cérébraux. Le Champagne Rosé pousse la réflexion intellectuelle encore plus loin afin de pallier une difficulté triptyque : la combinaison entre bulles, acidité et… tannins. Il est paradoxal d’observer comment le Champagne Rosé particulièrement tend à transcender le monde scientifique pour se teindre de codes esthétiques. C’est un Champagne qui, à l’au-delà de l’artisanat – la « tekhnè », de la connaissance technique – « l’épistémè », frôle quelque chose proche d’un artéfact. Quand Jean-Baptiste Lécaillon, Chef de Caves de la Maison Louis Roederer parle de la « beauté parfaite du Champagne », nous approchons alors une notion quasi-artistique.
Par ailleurs, écouter Jean-Baptiste parler du Champagne Rosé, et plus particulièrement du Cristal Rosé qui célèbre cette année ses 50 ans, nous avons l’impression de filiation immédiate. Pourtant le maître raconte avec beaucoup de sensibilité et sincérité l’histoire de cet enfant de la craie. S’il n’a certes pas la paternité première, il l’a néanmoins amené au niveau suprême de l’idée de « Cristal ».
Il m’est revenu l’immense bonheur de participer à l’un de nombreux évènements que la maison dédie cette année à l’anniversaire de Cristal Rosé : la conférence « 50 years of Rosé deliciousness » (50 ans délicieux de Champagne Rosé) tenue par Jean-Baptiste à Helsinki en avril, lors du Grand Champagne Helsinki*.
Au commencement fut la terre…
Sixième génération, Jean-Claude Rouzaud prend les rênes des vignobles de la maison entre 1967 et 1972/73. Il devient Chef des Caves en 1973. C’est peut-être pour la première fois dans l’histoire d’une maison, qu’un Chef de Caves vient du monde de la vigne, avec une réelle sensibilité terroir et agronomie. En l’an de grâce 1974 il décida de pousser le terroir dans sa prochaine dimension, celle de la finesse. Pourtant le millésime fut rude : froid, humide, affecté par le Botrytis. Où trouver alors la dimension supplémentaire de Cristal ?

Jean- Baptiste explique que dans cette quête initiale de finesse Jean- Claude a porté son attention sur les peaux des raisins et comment personnaliser leur qualité depuis la « terre ». Cinq parcelles issues de terroirs classés en Grand Cru avaient été retenues : trois sur Aÿ pour le Pinot Noir sur les lieux-dits « La Côte du Moulin », « Bonnotte – Pierre Robert » et « La Gargeotte ». Pour le Chardonnay, la parcelle « Pierres Vaudon » à Avize apporte épaules, une structure bourguignonne. Enfin, toujours en Chardonnay « Montmartin » au Mesnil, la plus tardive, récoltée au dernier jour des vendanges, reste celle qui concentre l’essence même du minéral.

Quand en 1996, Jean- Baptiste eut la vision du changement climatique à venir, il décida de se lancer dans une recherche pointue sur le matériel viticole. Les trois parcelles de Pinot Noir sur Aÿ étaient plantées avec des vignes pré clonales des années 1950. Elles ont donné naissance au conservatoire de Bouleuse, ainsi qu’à une parcelle fille « La Villers » toujours à Aÿ, plantée plus en altitude, à même la craie en 1998. Elle est devenue le cœur pianotant du Cristal Rosé en 2018, quand les trois parcelles historiques furent arrachées pour leur donner une nouvelle vie dans une vingtaine d’année.
Contrairement aux autres cuvées de Champagne Rosé de la maison ou le Pinot Noir recherche l’argile, il démure ici sur la craie pure. Dans les mots de Jean Baptiste, il s’agit presque d’un terroir de Chardonnay. Le Pinot Noir du Rosé Vintage, par exemple vient de la parcelle « Les Chalmonts » à Cumières, en bordure de Damery sur des argiles brunes avec fondement de craie. Il est source d’un fruit intense, plus épicé. Quant à la Cuvée Starck née en 2012 pour le Brut Nature Rosé, la source du Pinot Noir est toujours à Cumières, mais sur la parcelle « Les Chèvres » (complétée par « Les Pierreuses » et « Les Clos » contiguës). Exposés sud/est, ces anciens lieux de pâturage (d’où le nom) proposent une combinaison savante d’argiles brunes, vertes et de craies. Ce laboratoire vivant du changement climatique propose à la fois des terres à Pinot et d’autres que Jean-Baptise a trouvé favorables aux complants pour ses jus blancs. L’histoire est différente pour « La Villers » à Aÿ : pure craie, plus en altitude, du côté de Dizy, source de floralité, de finesse « à la française » à l’image du Musigny.

Comment capter cette finesse, ce floral sans fruit rouge ou noir, sans tanins mais d’une construction texturale. Ici l’architecture savante se base sur une dimension tactile délicieuse. Afin de capter cette subtilité, Jean-Claude Rouzaud inventa ce que Jean-Baptiste nomme « probablement le secret le mieux gardé de la maison » – l’infusion. La majorité des Champagnes Rosés sont des rosés d’assemblage, enfants de chefs de caves. Cristal Rosé, « enfant de la craie » se base sur la révélation, non pas sur l’extraction. Infuser à la manière des parfumeurs, sans fermentation, afin de révéler les flaveurs les plus délicates de la peau et les éléments de texture les plus élégants.
Profitant des avancées apportées par l’agriculture régénérative, organique et enfin certifiée en biodynamie pour le Domaine Cristal Rosé en 2007, Jean-Baptiste poussa l’alchimie de l’infusion encore plus loin en 2008. A partir de ce millésime exceptionnel, la « révélation » ne se passe plus sur 2-3 jours, mais elle est poussée à 5-6-7 jours. Plus longue, plus fraîche, plus délicate. Le progrès technique en vinification est soutenu aussi par l’acquisition d’un errafloir de pointe qui égrène les baies « en mode caviar », d’un groupe de froid pour y laisser reposer la vendange une nuit entière avant un tri de précision sur table. Enfin, la neige carbonique préserve la fraicheur et empêche les oxydations pendant cette macération « pré-fermentaire » à froid. Plusieurs jus sont écoulés – première, deuxième jusqu’à une cinquième infusion pour être réunis avec les jus blancs des Chardonnay des parcelles historiques d’Avize et Le Mesnil. Ainsi les éléments floraux, les subtilités de pivoine, de rose, infuseront et seront magnifiés par la fraicheur et la salinité des jus blancs. Cette union osmotique est source de finesse ultime.
Champagne Rosé dégustés :

Cuvée Starck Rosé Brut Nature 2015 / Rosé Vintage 2016 / Rosé Vintage 1999 – « Vignoble de la Rivière » en dégorgement initial 2005 (Commentaires dans le magazine et les articles précédents – le focus de cet article étant Cristal Rosé)
Cristal Rosé 2014 D’une incroyable ouverture aromatique, il se recentre sur les éléments minéraux crayeux et la subtilité du fin réducteur, toasté. Il livre des notes de groseilles, presque électrique par le sentiment de fraicheur, sur un fond de floralité aérienne : pivoine, pétale de rose, teinte épicée douce. Mise en bouche soyeuse, animée par la vibrance dans un esprit de pureté. Le palais se cadre par la densité et la précision, son cœur ample et délicieusement textural se tend par un grainé sapide, crayeux, entre sentiment de fraîcheur aromatique et umami sapide. Il laisse rebondir la dimension florale sur la longue finale, le juteux rafraichissant de baies rouges parsemés d’épices.
Cristal Rosé 2006 Le nez se révèle mûr, toasté, aux arômes de pain d’épice et fruits secs. La dimension florale vient avec des nuances de potpourri, confit de pétales de pivoine. Mur et délicieux dès la mise en bouche, sa construction texturale tient sur la fraicheur aromatique, une trame phénolique et une dimension savoureuse. Le fruit cristallisé s’imprègne de toast, de torréfaction, tout en longueur.
Cristal Rosé 2002 – Dégusté à la Maison Louis Roederer un mois plus tôt – 19/03/2024 Feutré derrière une apparence encore très réductive, il se révèle dans le verre, nuancé de pêche de vigne, d’un fruit lumineux, poudré et minéral, légèrement épicé, évoquant le bouton de Damas. Miel de lavande et touche exotique arrivent en toile de fond avec un soupçon de framboise. De toucher voluptueux avec une puissance sous-jacente exprimée en finesse, sa veine de fraicheur s’enlace de densité texturale dans un caractère juteux parsemé d’épices et umami salin. Interminable, comme une profondeur crayeuse.
*« Grand Champagne Helsinki, événement unique organisé par Essi Avellan MW spécialiste de l’effervescence, réuni professionnels et amateurs de Champagne, gourmands et grands noms de la profession. L’événement de trois jours met en vedette des experts (Chefs de caves, vignerons, maisons, coopératives) partageant leur savoir-faire, leur passion et leurs Champagne.
« L’ Old Student House » prestigieux cadre historique de l’évènement à Helsinki, offre une atmosphère idéale pour déguster des classiques bien connus et des raretés. Les visiteurs venus du monde entier ont le choix parmi plus de 300 champagnes différents provenant de plus de 60 acteurs de la profession. L’événement est nuancé d’une série de masterclass de haut vol tenue notamment par les chefs de caves stars et par Essi Avellan MW. Divers plats délicieux, savamment préparés par des restaurants renommés finnois, sont également disponibles pour compléter et agrémenter cette expérience unique 100% Champagne. »

