Célébration des 50 ans depuis le Jugement de Paris 

Une dégustation emblématique animée par Peter Marks MW, en conversation avec Bo Barrett CEO Château Montelena et Matt Crafton, son vinificateur en chef. Un moment unique, mettant en vedette neuf vins couvrant cinq décennies, dont le mythique Chardonnay de 1973. Pour simple rappel ou pour ceux qui simplement n’était pas nés il y a 50 ans…

Célébration des 50 ans depuis le Jugement de Paris 

PAR JULIA SCAVO 

Une dégustation emblématique animée par Peter Marks MW, en conversation avec Bo Barrett CEO Château Montelena et Matt Crafton, son vinificateur en chef. Un moment unique, mettant en vedette neuf vins couvrant cinq décennies, dont le mythique Chardonnay de 1973. 

Pour simple rappel ou pour ceux qui simplement n’était pas nés il y a 50 ans, dans le monde du vin, le Jugement de Paris n’est pas celui que l’on connait dans la mythologie grecque. Cependant l’évènement homonyme organisé dans la capitale Française en 1976 a un air de déjà-vu. En effet l’audace d’Hermes n’a de pareil que celle de Steven Spurrier – à l’époque propriétaire de Les Caves de Madeleine, les vins français et californiens concourent sur des canons de beauté tel que les trois déesses en compétition. Enfin, la beauté de Paris n’a rival qu’en la compétence cumulée du grand jury exclusivement français : les plus grands sommeliers, journalistes et personnages emblématiques du vin français de l’époque. 

Ce fut un événement considéré comme révolutionnaire, il a contribué indéniablement à mettre sur carte le grand vin californien. Car en confrontant ces vins « exotiques » à l’époque à l’aristocratie de Châteaux bordelais ainsi qu’à l’élite des Chardonnay Bourguignons, l’acclamation par la critique et la presse a bousculé les curseurs de la perception par le consommateur. Ces vins, non seulement furent jugés d’un haut niveau de qualité – chose prouvée par les gagnants : Stag’s Leap Wine Cellars 1973 Cabernet Sauvignon et Chateau Montelena 1973 Chardonnay, mais leur code esthétique avait gagné une dimension supplémentaire : émotionnelle, intellectuelle et historique. Elle traverse le temps aujourd’hui en même temps que ces vins qui tient tête à son épreuve. Et surtout leur réputation a créé une aura qui supporte cette épreuve du temps. Ceci est probablement la définition d’un grand vin et ces californiens cultes ont ainsi gagné ce statut aux côtés de l’AVA (American Viticultural Area) Napa en 1981 (deuxième AVA des USA après Augusta, Missouri).

Pour la célébration des 50 ans de l’événement, l’IMW (l’Institute of Masters of Wine) à convié dans les prestigieux locaux du Vintner’s Hall le CEO Bo Barrett et le vinificateur en chef, Matt Crafton pour présenter à un public aussi érudit que celui de 1976, une double verticale du domaine. Les Chardonnay s’alignant jusqu’au mythique vainqueur d’il y a 50 ans (deux bouteilles seulement du millésime 1973 ont été ouvertes pour cet événement parmi les 14 dernières restantes du domaine) ainsi qu’une suite d’Estate Cabernet Sauvignon avec un OVNI pour finir. L’évènement s’est déroulé sous la baguette du modérateur Peter Marks, MW (Master of Wine) spécialiste des vins Californiens. Ce fut un événement professionnel haut de gamme, destiné au réseau MW plus quelques invités triés sur le volet. 

L’histoire du Château Montelena telle romancée par Bo Berrett, n’est pas celle de la tradition vigneronne (bien que là depuis 14 générations, commençant en 1882). Elle est une histoire éminemment américaine, un rêve américain, une « success story ».  Bo, avocat de profession comme son père a passé sa seconde vie professionnelle à rétablir ce domaine meurtri par la Prohibition, condamné à la culture des pruniers plutôt qu’à celle du Cabernet Sauvignon. Un seul rêve en ligne de mire : faire de lui le Château Latour de la Californie. Cependant, pour faire du grand King Cab il fallait une source de revenus que le Père & Fils ont discerné dans les Chardonnay et le Zinfandel. Ceci aurait pu leur prendre deux générations de plus, sans l’aide apportée par cet évènement – le Jugement de Paris. 

En même temps, le contexte se montra fort favorable à l’avènement des Californiens qui allaient devenir « cultes ». En 1972 le président Nixon reforme le régime des taxations et donne une impulsion aux investissements dans tous les secteurs de l’agriculture.  C’est une époque ou le Cabernet Sauvignon s’installe en guise de roi mais ou le Chardonnay reste discret. Selon Bo Berrett, en croyant aussi dans ce dernier, en voulant faire un classique, Château Montelena avait une USP (proposition unique de vente). Un Chardonnay pressé en grappe entière, vinifié en fût de chêne français avec seuls 10% de neuf, sans FML – fermentation malo- lactique pour préserver un maximum de fraicheur aromatique et centré sur un long élevage sur lies fine en bois. 

Matt Crafton, aux commandes de la vinification depuis 2013, explique aussi que seules une agronomie dédiée dans ce sens et une vinification sur mesure pouvaient donner un résultat digne de grandeur. Calistoga, l’AVA de Château Montelena est regardée comme une zone chaude, malgré un positionnement très nordique mais n’est pas la plus torride de la Napa. Elle prolonge les hauteurs de Diamond Mountain, propose des amplitudes thermales jour-nuit entre 100°F en température diurne et 50°F en nocturne (une différence de 28°C, la plus marquée de toute la Napa). C’est une des raisons pour laquelle la zone montre aussi des pH plus bas que d’autres AVA dites de montagne. Il faut savoir que cette partie est aussi une zone dont la forte continentalité l’a toujours voué aux gels de printemps. Plusieurs tactiques agronomiques datant même du temps de Jim Barrett, ont révélé son potentiel pour les grand Chardonnay en plus des classiques Cabernet Sauvignon.

Matt Crafton nous parle des porte-greffes de l’institut Davis qui ont remplacé les grands coupables de l’innovation tardive phylloxérique des années ’80 – les porte-greffes AXR1. Les clones, l’espacement en 6×4 acres (18500 plantes/ac) ont diminué la concurrence, permis une meilleure adaptation de l’irrigation, meilleure pénétration racinaire et une concentration arithmétique par moins de fruit par surface. Un gain de finesse au total. Le domaine pratique une taille physiologique, tel un Guyot/Cordon (une version du Guyot Poussard avec des « cordons » moins longs que chez Robert Mondavi). Cela évite les maladies du bois et donne plus de chances au Charonnay de traverser le gel sans trop perdre le potentiel de ses bourgeons. De plus la région se prête à la durabilité environnementale car le climat sec (150 mm/an) permet de rester sur un niveau de quasiment deux traitements de routine contre les maladies fongiques potentielles mais peu occurrentes. 

Tout se combine au chai avec une volonté d’une réduction maitrisée à tous les niveaux (vendange manuelle à la fraîche, avant le lever du soleil, pressurage en grappe entière, usage de bois de vinification mais pas forcément pour les arômes, absence de FML, séjour sur lies fines, une attention particulière aux bouchons qui sont passé en Diam en 2014 pour les Blancs et 2015 pour les rouges). Car nous nous rappelons tous la version romancée de l’histoire dans le film Bottle Shock ou le Chardonnay Château Montelena 1973 qui devait être envoyé à Paris reposait seulement sur les quelques 300 mg de SO2. Aujourd’hui la vision est holistique. 

Nous avons commencé par 2022 millésime chaud – pas un style Montelena, avec un effet millésime marqué, même si dans Napa l’on parle peu ou moins des variabilités entre les années. Le Chardonnay permet ici une transparence envers le « sense of place », plus que la stylistique domaine. Le vin suivant était issu d’un autre millésime chaud, 2013 mais les grappes furent plus généreuses et le vin se trouve plus fuselé, grâce aussi au contenant plus réducteur- 3l. Enfin, une goutte d’histoire avec le fameux 1973. Après cette dégustation, le domaine ne possède plus que 12 bouteilles sur les 26.000 initiales. La dégustation s’était faite de manière quasi religieuse pour minimiser le plus possible l’oxydation à l’ouverture. 

  • Napa Valley Chardonnay 2022 Juvénile, voile de bouquet de réduction – amande grillée, nuance crémée. Peachy, avec une touche exotique – nectarine. Palais de vibrance aromatique, avec un toucher ample et crémeux, élevage encore un peu luxueux en cœur de bouche, finale sur le grain poudré, textural, entre amande toastée, pointe épicée, retour en fraicheur. Textural. Structure centrée sur la vitalité, presque sur les agrumes en finale. 
  • Napa Valley Chardonnay 2013 Toasté, de pointe fumée par l’effet réducteur du contenant de 3l. Pralin de noisette, pêche blanche mûre juteuse, affirment un fuit extraverti ou le bois est encore présent, épicé, avec une nuance de cannelle. De structure très fraîche, avec un réel effet jéroboam, son cœur reste souple, délicieux, avec un peu plus de structure par le bois en finale. Long, presque minéral. 
  • Napa Valley Chardonnay 1973 Oxydatif – note de champignon, cire, miel et noisette, fruit fondu. Avec une bouche encore fraîche, serrée par linfluence des SO2 et le bois. Finale un peu austère et cirée avec un effet plus diacetyl paradoxalement, très fruits secs. 

Matt explique, bien que ce soit Château Montelena se soit fait connaître grâce à son Chardonnay, Le domaine se situe en réalité dans une zone très adaptée à la production de vins rouges (le Chardonnay avait d’ailleurs été planté à l’origine comme un cépage “alimentaire”, destiné à assurer un revenu de base tel souligné plus haut). L’AVA Calistoga (American Viticultural Area) n’a été officiellement reconnue qu’en 2010, son sol volcanique constitue l’une de ses caractéristiques distinctives. Cette reconnaissance tardive fait que pour se distinguer, les Cabernet sont tous fièrement estampillés « Estate ». Seul le dernier vin dégusté est un Sonoma (pour ce millésime ce fut un choix de la zone Alexander Valley), car à l’époque le Cabernet Sauvignon était encore en processus de renaissance et le fruit n’était pas sourcé forcement au Château. Il a fallu traverser des périodes plus ou moins faciles, avec des défis posés par les Brettanomyces, les bouchages et le changement des porte-greffes, mais les Cabernets du domaine ont toujours donné cette sensation de vibrance et fruit bleuté, une stylistique plus réservée que d’autres californiens Cultes qui leur laisse au moins une dizaine d’années afin de se mettre en place. Dans les mots de Bo Berrett, faire du Chardonnay c’est comme la peinture : un travail par touches, chromatique, par rajouts. Le Cabernet demande une technique plus sculpturale : il se polit, le temps l’affine, mais la structure se doit d’être bien définie, en dehors de toute aromatique (qui tient plus de la chromatique). 

  • Estate CS 2021 Cassis, floralité avec une nuance herbale-florale et une touche poudrée d’épices sur un fond boisé fin, crémeux. La bouche soyeuse montre fraîcheur aromatique, elle reste juteuse malgré une pointe boisée au cœur, avec un tanin ferme mais pas austère. Tension en finale, par les épices il se montre généreux, bien que doté d’une finesse du toucher, de vibrance, de fruité bleu frais comme le Cabernet Franc. 
  • Estate CS 2013 Entre cassis et bourgeon de cassis, avec nuances à la fois chaude et fraiche. Il se montre crémeux, avec une nuance chocolatée, des épices. Bouche ample et fraiche mais de cœur chaleureux évoquant épices : cannelle, tonka. Encore très jeune, ses tannins sont tendus, juvéniles, dévoile une finale sur le fumé, le tabac, plus évolutive. Beaucoup d’intensité, baroque. 
  • Estate CS 2007 Le nez est plus évolutif, porte sur la feuille sèche, le tabac avec une note goudronée, fumée, un fruit plus en retrait et retenu. Juteux et soyeux, son tannin légèrement tendu arrive accompagné d’une note presque métallique en finale. Terrien, il reste frais, moins dans la texture. Un vin plus rigoureux, plus vertical. 
  • Estate 1993 Champignonné, avec sa touche terrienne, mais aussi plus oxydatif,  il évoque la livèche. Son tanin est serré mais le vin garde de la texture, dévoile une touche de graphite en finale. « Mid maturity » of old Napa style – les tanins sont d’une autre époque. 
  • Estate 1986 Avancé, il révèle une note de graphite, peu de fruit, entre tabac et note terrienne, garde cependant une pointe de gelée de fruits noirs. Texture délicate, déliée, avec une teinte douce de betterave, de la maturité, une touche de sous- bois. 
  • Sonoma CS 1977 Vibrant, encore très envolé, il garde un fruit présent, de l’éclat, une jeunesse aromatique ainsi que de la structure. Une pointe plus herbale mais reste cependant juteux avec en finale un tanin croquant, sans dureté, du tabac blond, le tout enrobé de sa texture caressante, long avec un retour salivant. 

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