Après trois jours de marche depuis Kalaw, nous rejoignons Nyaung Shwe, petite ville située près du célèbre lac Inle. Nous profitons de quelques jours pour nous reposer, manger de bonnes choses et visiter le lac en bateau.

Si les paysages sont magnifiques, ce n’est pas la seule raison de notre venue.

A moins d’une heure de route de Nyaung Shwe se trouve le village d’Aythaya, qui a accueilli le tout premier domaine viticole birman, en 1999 : Aythaya Winery.

Le domaine a été créé par des allemands, qui en ont fait un beau complexe de dégustation et de restauration, destiné à une clientèle aisée et locale. On nous a confié qu’un projet d’hôtel était également en cours.

Hans Leiendecker est le directeur commercial, mais comme il dit : « ici, il faut être polyvalent et tout faire ». Il nous a chaleureusement accueilli pour nous expliquer un peu l’histoire du domaine, les difficultés rencontrés dans la gestion quotidienne d’une activité viticole en Birmanie, et leur démarche en général. On vous explique tout ça…

Le climat dans la région n’est pas, à l’origine, réellement favorable à la culture de la vigne : peu de lumière car assez nuageux à certaines saisons, et beaucoup d’humidité (jusqu’à 90%, et ce toute l’année). Hans s’amuse à dire qu’il pourrait monter une champignonnière, tant il doit se battre contre les moisissures : 20 à 22 sprays chimiques à l’année, contre 6 à 7 en France.

Vous l’aurez compris, la Birmanie c’est un peu le Far West du vin : hostile et sans aucune réglementation.

Après plusieurs années de « test » avec une cinquantaine de cépages importés d’Allemagne, d’Italie et de France : le Merlot, le Chardonnay, le Chenin Blanc, si populaires en Europe, n’ont pas résisté au terroir birman, et affichaient des rendements trop bas, environ 90% de perte selon Hans. Le pari était compliqué à tenir.

Les survivants sont donc les suivants : Sauvignon, Sémillon, Muscat, Cinsault, Shiraz et Dornfelder (cépage Allemand) !

De ces quelques cépages naissent quatre vins: un sauvignon, un Sauvignon Vendange Tardive, un rosé, et un rouge. Et le résultat est bluffant, quand on sait combien il est dur de produire du raisin par ici.

Nous avons gouté les vins suivants :

  • Aythaya, White Wine, 100% Sauvignon

  • Aythaya, White Wine, 100% Sauvignon Vendange tardive

  • Aythaya, Rosé, 85% Shiraz – 15%Muscat

  • Aythaya Rouge, 80% Shiraz – 20% Dornfelder

Le Sauvignon Vendange Tardive sort clairement du lot : un nez charmeur, rond et séduisant de fruits confits (pêche, abricot) et de fruits frais (ananas). En bouche, c’est la surprise : une fraicheur et une acidité bien présentes, préservées grâce aux nuits un peu frisquettes (5-7°C) de Birmanie.

D’habitude, on n’est pas fan de vendanges tardives, mais il faut avouer que là, on a été conquis. En s’attendant à un vin trop chargé en sucre et en alcool, on a découvert un vin plutôt frais avec un bel équilibre sucre/acidité.

Est-ce qu’il est comparable aux vins Européens ? Non, la question ne se pose pas, mais sous le soleil brûlant de Birmanie, nous tirons notre chapeau bas. Sortir un vin avec un terroir comme celui-ci, c’est une belle réussite !

Consommation des vins et distribution en Birmanie :

Au niveau de la consommation de vins, les classes moyennes et la bourgeoisie birmane s’y mettent timidement. Comme nous l’a dit Hans : « les gens n’ont pas la culture du vin » alors pas de chichis :

  • On oublie les vieillissement en barrique : trop onéreux et saveurs trop marqués pour des consommateurs non-avertis ;

  • Et les vieux millésimes : production encore trop juste par an, manque d’espace pour la conservation et coût trop important pour une cave de garde.

Par contre, ces classes n’hésitent pas à dépenser beaucoup d’argent dans des lieux et produits insolites. C’est là le créneau à suivre.

La clientèle touristique, elle, apparaît très largement en minorité car elle vient plutôt consommer de manière occasionnelle et par curiosité (comme nous).

Au niveau de la distribution, le domaine n’a qu’un distributeur : Wine Door, unique importateur de vins étrangers en Birmanie.

Pourquoi faire le choix d’un distributeur plutôt que d’une force vente propre? Car les réseaux routiers en Birmanie sont désastreux, et que le travail de la vigne coûte déjà assez cher pour s’endetter à recruter des commerciaux/agents pour couvrir tout le territoire.

Ainsi, on peut trouver ces vins dans les Mini-market, les petites échoppes et les restaurants, sous deux gammes différentes :

  • La gamme Montevino, destinée aux magasins revendeurs ;

  • La gamme Bodega, destinée uniquement aux restaurateurs. Un peu plus chère et de meilleure qualité selon notre interlocuteur.

De ce qu’on a pu voir (et boire), la bouteille sur table est en moyenne à 25000 Kyats, soit environ 15,50€. Un prix élevé pour une population qui boit majoritairement des alcools forts et de la bière qu’on trouve moins cher, aux alentours de 5-8€ le rhum birman.

Et, au niveau de l’exportation ? Hans nous répond simplement qu’ils ne produisent pas encore assez pour se le permettre.

N’oublions pas qu’il y a seulement deux domaines viticoles en Birmanie : Aythaya, et le Red Mountain Estate. Il faut donc déjà produire énormément pour satisfaire la demande nationale, pour ensuite, exporter.

Un petit coup de pouce… Depuis 3 ans, le gouvernement a interdit toutes les licences aux entreprises voulant produire de l’alcool. Ainsi, les deux domaines remportent le monopole du marché birman.

Contrats fermiers, une sorte de coopérative :

Pour répondre à la demande en terme de quantités, le domaine a mis en place un système de coopérative : près de 50% des raisins proviennent de fermes situées dans un rayon de 1200Km autour de la propriété.

Les fermiers contractants, qui ne sont pas des vignerons, sont formés et rémunérés pour cultiver les raisins. La qualité est contrôlée par le « contract farming manager », qui veille aux bonnes pratiques des fermiers.

Il faut savoir que la Birmanie n’a pas de loi concernant le vin. Hans nous a confié que le gouvernement pensait faire appel à eux pour en éditer.

Dans sa démarche de production et de vente, il s’inspire des réglementations européennes afin d’avoir un socle rigoureux notamment dans la perspective d’exportation. Par exemple : les étiquettes des vins sont détaillés.

Démarche managériale :

C’est bien connu, un haut turn-over est bien plus coûteux pour l’entreprise qu’un investissement dans le bien être des employés. Et ça, Hans l’a bien compris.

Certains de ses salariés travaillent dans l’entreprise depuis plus de dix ans, ce qui est rare en Birmanie.

Il a mis en place tout un plan de formation de ses employés : service et accueil, cours d’anglais quatre fois par semaine, formations aux techniques de vinification, permis de conduire, voyage d’entreprise en Thaïlande, …

Pour les fermiers qui lui livrent du raisin, il a créé un support complet expliquant les techniques de cultures de la vignes ainsi que des procédures à suivre pour répondre à tels ou tels champignons. En utilisant la technologie, les fermiers peuvent à tout moment poser leurs questions aux référents, par SMS, mails, etc. Ce dernier répondra au plus vite. Tout un système de cohésion a été mis en place et soudé par le travail de Hans… Encore une fois, bravo !

Nous avons vraiment apprécié passer du temps avec Hans qui a été plus que ouvert à l’échange autant d’un point de vue viticole que culturel.

Chaque année, l’entreprise organise une réception rassemblant clients, fournisseurs, fermiers et employés. Elle est aussi très active dans la vie locale puisque le domaine soutient les orphelinats des environs.

Merci à Hans, ainsi qu’à toute son équipe, pour leur accueil.

Si vous passez par la Birmanie, ne manquez pas d’aller visiter le domaine. Informations et contacts sur leurs Site Web

Aurore DEBRUYNE & Charly GANEM
Co-fondateurs du Projet Coqovin – Tour du Monde Gastronomique et Viticole Diplomés en Master Management de la Gastronomie et de l’Oenologie

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